Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient le 28 février dernier, les marchés énergétiques connaissent une volatilité accrue, avec une hausse marquée des prix du pétrole et du gaz. Selon nos analyses, l’impact sur les économies avancées devrait cependant rester contenu, sous réserve que le blocage du détroit d’Ormuz ne s’étale pas dans la durée. Quels sont les mécanismes à l’œuvre et les risques identifiés ?
Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouveau numéro d’En Eco Dans Le Texte, le podcast des Études Économiques de BNP Paribas.
Je suis Claire d’Izarny membre de l’équipe communication. Pour analyser les conséquences du choc énergétique actuel induit par le conflit au Moyen-Orient sur les économies avancées, j’accueille aujourd’hui Lucie Barette, économiste Europe couvrant l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, ainsi que Marianne Mueller, économiste Europe couvrant le Royaume-Uni, la Grèce et le Portugal.
Bonjour à toutes les deux.
Lucie Barette et Marianne Mueller :
Bonjour Claire
Claire d’Izarny-Gargas :
Lucie, les conséquences du conflit actuel au Moyen-Orient sont souvent comparées à celles du conflit en Ukraine. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?
Lucie Barette :
Les deux chocs sont souvent comparés car ils reposent tous les deux sur une contrainte d’offre énergétique. En 2022, cette contrainte était induite par la volonté de l’Europe de se détourner de l’énergie Russe, en particulier du gaz, dont la raréfaction a été pénalisante également pour la production d’électricité. Aujourd’hui, la contrainte est induite par la baisse des exportations des pays du Golfe, avec un impact qui se concentre davantage sur le pétrole.
Claire d’Izarny-Gargas :
Il existe toutefois des divergences majeures entre ces deux chocs, peux-tu nous dire lesquelles ?
Lucie Barette :
Effectivement.
Premièrement, à l’époque, l’augmentation du prix des hydrocarbures avait été précédée par des pénuries majeures, qui touchaient tous les secteurs, par exemple les semi-conducteurs ou les plastiques, et qui avaient des répercussions sur les prix industriels et alimentaires.
Aujourd’hui, le choc intervient dans un contexte pré-conflit plus apaisé, l’économie mondiale n’enregistrant pas de pénuries.
Deuxièmement, la demande est actuellement moins soutenue, alors qu’elle était élevée à l’époque en raison de la sortie de crise du Covid. Cela limite donc les pressions inflationnistes.
Claire d’Izarny-Gargas :
Bien que les pressions inflationnistes soient plus limitées aujourd’hui qu’à l’époque, un tel choc sur le prix des hydrocarbures a tout de même un impact sur l’inflation n’est-ce pas Marianne ?
Marianne Mueller :
Oui. Le choc sur le prix des hydrocarbures a un impact immédiat sur l’inflation, par l’intermédiaire des prix du carburant.
Néanmoins, pour l’heure, le choc inflationniste de 2026 s’y limite pour l’essentiel. Il est moins étendu qu’en 2022, et une remontée de l’inflation sous-jacente n’est pas observée à ce stade. De plus, les salaires ont enregistré une tendance à la décélération sur les derniers mois, ce qui constitue un élément important d’atténuation de l’inflation.
Claire d’Izarny-Gargas :
Lucie, peux-tu nous expliquer comment ce choc se répercute sur les ménages et les entreprises en Europe ?
Lucie Barette :
Le choc inflationniste de 2026 pourrait, comme en 2022, affecter négativement la consommation des ménages, car une hausse des prix réduirait mécaniquement leur pouvoir d’achat.
Du côté des entreprises, les coûts de production devraient augmenter, en particulier dans les secteurs les plus dépendants de l’énergie, donc essentiellement l’industrie lourde telle que l’exploitation minière, la métallurgie, la chimie ou encore la construction.
Claire d’Izarny-Gargas :
Marianne, qu’en est-il des risques de pénurie, sont-ils similaires à ceux observés en 2022 ?
Marianne Mueller :
La fermeture du détroit d’Ormuz génère un écart important entre l’offre mondiale et la demande mondiale de pétrole (bruts et raffinés) et de LNG. Dans le mois qui a suivi, les risques ont été atténués, d’une part, par la mise sur le marché d’une partie des stocks, et d’autre part, par l’arrivée à port des cargaisons parties avant la fermeture du détroit d’Ormuz. Mais les stocks sont limités et ces cargaisons désormais arrivées. La hausse de production observée dans d’autres pays et la légère baisse de consommation par la Chine a également permis de limiter l’ampleur de cet écart. Mais il est évident que seul un accord de paix impliquant la réouverture du détroit et la réparation des infrastructures pétrolières et gazières permettra d’éviter ce risque. Cela concerne également l’Europe, qui a d’ailleurs réduit ses capacités de raffinage ces dernières années, augmentant sa dépendance aux importations de produits pétroliers raffinés en provenance d’Asie.
Claire d’Izarny-Gargas :
Dans ce contexte, quelles sont les réponses apportées par les gouvernements, compte tenu des contraintes budgétaires actuelles ? C’est ce que nous allons voir maintenant.
Claire d’Izarny-Gargas :
Lucie, les plans de soutien déployés en 2022 représentaient 2,2% du PIB en Europe. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que les niveaux d’endettement public et les taux d’intérêt ont fortement augmenté ?
Lucie Barette :
Les marges de manœuvre budgétaires se sont effectivement réduites. Comme tu l’as dit, cela s’explique par le fait que les dettes publiques sont plus élevées qu’à l’époque et que les taux d’intérêt à long terme ont sensiblement augmenté par rapport à ceux observés en 2022. Tout ceci, dans un contexte d’inflation initialement plus modérée.
En Europe, nous observons une réponse nettement moins coûteuse qu’en 2022. La plupart des pays privilégient des ajustements fiscaux ou règlementaires ciblés sur les prix des carburants et de l’électricité.
L’Espagne est le pays pour lequel la réponse budgétaire atteint le niveau le plus élevé en pourcentage du PIB, à 0,3%.
Claire d’Izarny-Gargas :
Qu’en est-il du Royaume-Uni, des Etats-Unis et du Japon ?
Marianne Mueller :
Au Royaume-Uni, la réponse actuelle contraste nettement avec celle mise en œuvre en 2022 par son ampleur. Le soutien se limite à un fonds d’environ GBP 53 millions, ce qui correspond à seulement 0,002% du PIB.
Aux Etats-Unis, la réponse est centrée sur l’offre d’énergie. Les autorités ont facilité le transport domestique d’hydrocarbures. Elles ont aussi adopté une approche plus flexible en matière de sanctions pour les pays producteurs de pétrole.
Enfin, le Japon se distingue par une réponse plus proactive combinant libération des réserves de pétrole plus conséquente qu’ailleurs et subventions pour la stabilisation des prix.
Claire d’Izarny-Gargas :
Comment les banques centrales réagissent-elles à ce choc inflationniste ? Une hausse des taux directeurs est-elle envisageable ?
Marianne Mueller :
Les informations disponibles à la date d’enregistrement de ce podcast, le 2 juin, montrent des signes d’affaiblissement de la croissance et de remontée de l’inflation, mais à des degrés divers. Selon nous, la BCE présente le biais le plus affirmé en faveur d’un resserrement monétaire : son taux directeur augmenterait dès 2026, avec deux hausses de 25 points de base en 2026 portant son taux directeur, le taux de dépôt, à 2,5%. Au Japon, le resserrement monétaire est enclenché depuis 2024. Il est très graduel, le taux directeur n’ayant été porté à ce jour qu’à 0,75 %. Il pourrait s’accélérer quelque peu, mais resterait très progressif, avec 2% fin 2027, et ce malgré une révision de ses prévisions plus hawkish que prévu. La Banque d'Angleterre devrait, quant à elle, procéder à une hausse de son taux directeur de 50 pb en 2026, pour l'amener à 4,25%. Enfin, la Fed est celle des quatre banques centrales qui penche le moins vers une hausse de taux. La probabilité de marché d’une hausse de taux avant fin 2026 est élevée. Toutefois, l’arrivée de Kevin Warsh à la tête du FOMC pourrait changer la donner, étant donné qu’il a par le passé régulièrement émis des commentaires assez doves.
Claire d’Izarny-Gargas :
Voyons maintenant les scénarios et perspectives pour 2026-2027. Quels scénarios envisagez-vous pour les mois à venir, en fonction de l’évolution du conflit ?
Claire d’Izarny-Gargas :
Lucie, quel est le scénario central retenu aux Études Économiques de BNP Paribas pour l’évolution des prix du pétrole et ses répercussions économiques ? »
Lucie Barette :
Notre scénario central a été établi sous l’hypothèse d’une reprise partielle des flux pétroliers d’ici la fin du deuxième trimestre 2026. On peut aujourd’hui craindre que le blocage des flux dure quelques semaines de plus. Mais lorsqu’ils reprendraient, les prix du pétrole baisseraient, mais resteraient durablement élevés, soit 10 à 15 dollars au-dessus des niveaux pré-conflit encore fin 2027. Dans ce cas, l’impact sur la croissance serait modéré, principalement lié à une atonie de la consommation des ménages, entraînant une perte de 0,25 point de PIB en 2026.
Claire d’Izarny-Gargas :
Et dans le cas d’une aggravation du conflit, quel serait l’impact sur les économies avancées ? »
Lucie Barette :
Notre scénario le plus défavorable prévoit un blocage prolongé du détroit d’Ormuz jusqu’en octobre 2026, provoquant une hausse des prix du pétrole au-dessus de leur pic de mai. Dans ce cas, l’inflation serait plus forte, le risque de pénurie plus conséquent et la récession difficile à éviter, en particulier en Europe où les marges de manœuvre budgétaires sont limitées.
Claire d’Izarny-Gargas :
Marianne, sans aller aussi loin, cette période de prix du pétrole élevé que nous vivons pourrait-elle, paradoxalement, accélérer la transition énergétique en Europe ?
Marianne Mueller :
Effectivement, une hausse durable des prix des hydrocarbures pourrait inciter à une électrification plus rapide des usages. C’est déjà ce qu’a généré la crise de 2022. L’Europe a progressé depuis vers un mix électrique parmi les plus décarbonés au monde, avec 71% de renouvelables et nucléaire en 2025. Cependant, la part de l’électricité dans la consommation énergétique totale reste faible, avec seulement 21 % en 2024. Des plans nationaux, comme celui annoncé par la France pour la rénovation énergétique des bâtiments et l’électrification des transports, pourraient renforcer la tendance dans ce contexte. Ces aides permettent en effet de réduire les factures de l’électrification autrement trop coûteuse pour les ménages et les entreprises.
Claire d’Izarny-Gargas :
Le conflit au Moyen-Orient génère des tensions sur les marchés énergétiques. Selon notre scénario central, son impact sur les économies avancées, qui ne connaissent ni les pénuries de tous ordres, ni le même dynamisme de la demande qu’en 2022, serait modéré. Toutefois, une prolongation et/ou une aggravation du conflit pourrait renforcer le risque de stagflation, dans un contexte où les marges de manœuvre des gouvernements sont réduites.
Cette crise souligne une nouvelle fois la dépendance des économies avancées aux énergies carbonées, ainsi que la nécessité de la réduire.
Merci Lucie Barette et Marianne Mueller pour vos analyses.
Lucie Barette et Marianne Mueller :
Merci Claire.
Claire d'Izarny-Gargas :
Pour approfondir ces sujets, je vous invite à consulter l’Eco Charts « choc énergétique » et notre EcoInsight du mois d’avril sur la guerre au Moyen-Orient et son impact sur les économies avancées. Les liens sont en description.
On se retrouve très vite pour un prochain numéro d’En Eco dans le texte.
Conseil de lecture :
Choc énergétique : tableau de bord 2026 vs 2022 – 19/05/2026
Guerre au Moyen-Orient : un impact modéré sur les économies avancées, à ce stade, mais soumis à de forts aléas – 24/04/2026