Podcast - En ECO dans le texte

Pays avancés : résilients face à la succession de chocs

22/10/2026

Dans ce nouveau podcast, nous passons en revue les perspectives macroéconomiques des économies avancées. Malgré la multiplication des chocs géopolitiques et énergétiques, l'économie mondiale continue de faire preuve d'une résilience inattendue.

Transcription

Claire d'Izarny-Gargas :
Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue dans ce nouvel épisode d'En Eco Dans le Texte, le podcast des Études Économiques de BNP Paribas. Aujourd'hui, nous analysons les perspectives macroéconomiques des économies avancées. Malgré la multiplication des chocs géopolitiques et énergétiques, l'économie mondiale continue de faire preuve d'une solidité inattendue. Pour l’expliquer, j'ai le plaisir d'accueillir Lucie Barette et Guillaume Derrien, tous deux économistes au sein de l'équipe Économies Avancées des Études Économiques de BNP Paribas. Bonjour à vous deux.

Lucie Barette :
Bonjour Claire.

Guillaume Derrien :
Bonjour Claire, bonjour à tous.

Claire d'Izarny-Gargas :
Guillaume, l'histoire semble se répéter. Après le choc tarifaire américain de 2025, la croissance a de nouveau surpris par sa résistance au premier semestre 2026 face au conflit en Iran. Comment expliquer cette capacité de rebond ?

Guillaume Derrien :
En effet, Claire, la croissance mondiale a fait preuve jusqu’à présent d’une véritable résilience. On peut notamment mettre un chiffre en avant : selon nos prévisions, l'activité atteindrait ou dépasserait les 1% en 2026, pour la deuxième année consécutive, dans les quatre grandes zones avancées : c’est à dire la zone euro, le Japon, le Royaume-Uni et les États-Unis, où elle franchirait même la barre des 2%. Si ces chiffres se vérifient, ce serait une performance inédite depuis 2006-2007, hors période de rattrapage post-Covid.


Claire d'Izarny-Gargas :

« En effet, ce sont des tendances encourageantes. Qu’est -ce qui explique en particulier cette résistance de l’activité ? »

Claire d'Izarny-Gargas :
Guillaume, l'intelligence artificielle est aujourd’hui identifiée comme l’un des principaux moteurs de la croissance.

Guillaume Derrien :
En effet, l’IA soutient à la fois l’investissement des entreprises et le commerce mondial, avec le premier alimentant le second. Aux États-Unis, où le cycle est le plus soutenu, les investissements avec une exposition partielle à l’IA (équipements informatiques, logiciels), ont bondi de près de 15% en rythme annualisé au premier semestre 2026 par rapport au premier semestre 2025. Cela a permis de maintenir la croissance du PIB américain à 2,4% en moyenne annualisée sur la période.

Claire d'Izarny-Gargas :

Mais cette dynamique n’est évidemment pas circonscrite aux États-Unis :

Guillaume Derrien :

Non, elle se diffuse largement aux autres grandes économies avancées, en particulier, et c’est logique, celles intégrées aux chaînes de valeur de l’IA : au Japon, la production de machines et d'équipements électroniques est en très nette progression. L’industrie allemande, certes en difficulté dans ses secteurs traditionnels de l’automobile/chimie, enregistre également une hausse très importante de sa production d’équipements électroniques. Enfin, au Royaume-Uni également, l'investissement des entreprises a rebondi de 1,2% au deuxième trimestre, porté en partie par les dépenses en informatique.

Claire d'Izarny-Gargas :
Lucie, en Europe, cette transition industrielle s'accompagne d'une profonde recomposition, Guillaume vient de l’aborder. Prenons deux exemples : l’Allemagne et l’Espagne.

Lucie Barette :
Effectivement. En Allemagne, l'industrie se recompose : si l'automobile et la chimie, qui sont les moteurs traditionnels du pays, restent très en deçà de leurs niveaux de production de fin 2017, l’électronique progresse fortement. Les fabricants d'équipements électriques bénéficient directement des investissements dans les centres de données et la défense. Par ailleurs, face au recul des ventes à destination de la Chine et des États-Unis, les exportations allemandes se réorientent nettement vers l'Union européenne. Nous nous attendons d’ailleurs à ce que cette dynamique s’accentue, en raison des mesures anticipées de renforcement du marché unique européen.

Claire d'Izarny-Gargas :
Le modèle espagnol confirme-t-il cette dynamique européenne ?

Lucie Barette :
L'Espagne surperforme toujours franchement la zone euro, avec une croissance nettement supérieure à 2% attendue en 2026 et 2027. L‘activité industrielle espagnole a progressé de 10,9% depuis fin 2019, contre -2,2% en Allemagne. Cette dynamique s'appuie principalement sur les secteurs de l’informatique et de la pharmacie. De plus, l’avantage énergétique important dont dispose l’Espagne par rapport aux autres pays européens bénéficie à son industrie. En effet, les industriels espagnols de taille moyenne payent leur électricité près d’un tiers moins cher que le reste de la zone euro, en raison d’un mix énergétique plus favorable, davantage tourné vers les renouvelables.


Claire d'Izarny-Gargas :

« Ce dynamisme industriel et les efforts d'équipement massifs apportent un soutien indéniable à l'activité. Mais il y a un revers à la médaille : les tensions sur les coûts persistent. Avec le rebond des prix de l'énergie dû au conflit en Iran, l'inflation repart à la hausse et contraint les banques centrales à garder le cap de la fermeté. »

Claire d'Izarny-Gargas :
Guillaume, on observe un très net regain de l'inflation énergétique qui s’accompagne d’une certaine robustesse de l'inflation sous-jacente. Dans ce contexte, quelle sera la feuille de route des grandes banques centrales ?

Guillaume Derrien :
Les banques centrales évoluent évidemment sur une ligne de crête. Face au regain d’inflation, elles ont déjà agi, avec des premières hausses de taux (la BCE en juin et septembre, la Fed en septembre), mais on s’attend à des tours de vis supplémentaires dans les prochains mois, du fait d’une inflation qui devrait se renforcer.

Claire d'Izarny-Gargas :

Et comment l’inflation est-elle susceptible d’évoluer à l’échelle des économies avancées ?

Guillaume Derrien :

En zone euro, l'inflation devrait atteindre un pic, proche des 4%, autour de la fin de l’année, ce qui devrait inciter la BCE à relever son taux de facilité de dépôt à 2,75% en décembre.

Au Royaume-Uni, où le pic d’inflation est également attendu autour de la fin 2026, on s’attend à ce que la BoE relève son taux directeur en novembre de 25 pb à 4,0%.

Aux États-Unis, où l’inflation est aussi tirée par la vigueur de l’activité, la Fed a déjà relevé son taux directeur à 4,0% en septembre et nous anticipons deux hausses supplémentaires d'ici janvier 2027 pour atteindre 4,5%.

Claire d'Izarny-Gargas :
Lucie, qu'en est-il du Japon et des décisions de sa banque centrale ?

Lucie Barette :
Le Japon vit actuellement une hausse des pressions inflationnistes, à la fois sur les prix et les salaires, que l’on n’avait plus observée depuis 35 ans. L'inflation sous-jacente excluant également l’énergie atteint 1,9% en septembre et les négociations salariales du Shunto* dépassent désormais les 5%. Dans ce contexte de reflation, la Banque du Japon a donc accéléré la normalisation de sa politique en portant son taux directeur à 1,25% en septembre et envisage de le porter à 2,5% d'ici fin 2028.


Claire d'Izarny-Gargas :

« Ces décisions monétaires et ce contexte d'inflation élevée touchent directement le pouvoir d'achat. Cela nous amène à une question centrale : comment les ménages réagissent-ils concrètement à ce choc d'inflation ? On observe des arbitrages très différents d'un pays à l'autre. »

Claire d'Izarny-Gargas :
Guillaume, on observe en effet un écart persistant entre la résilience de la consommation américaine et la plus grande prudence des ménages observée en Europe. Comment expliquez-vous cette divergence ?

Guillaume Derrien :
C’est un bon point, Claire. En effet la consommation privée aux États-Unis reste dynamique, en progression moyenne de 0,6% t/t au premier semestre 2026, soutenue notamment par une baisse importante du taux d’épargne. De leur côté, les crédits à la consommation sont également restés très dynamiques.

Claire d’Izarny-Gargas :

Sauf erreur de ma part, on observe une dynamique assez semblable au Royaume-Uni.

Guillaume Derrien :

Tout à fait, la consommation résiste grâce à une baisse du taux d'épargne des ménages britanniques, qui reste toutefois supérieur au niveau constaté aux US.

Claire d'Izarny-Gargas :
Lucie, en Europe continentale, la réaction des ménages semble beaucoup plus contenue. Quel est le constat en Allemagne et en France ?

Lucie Barette :
En effet, Claire, en Europe, la situation est nettement plus contrainte.

En Allemagne, le pouvoir d'achat des salaires devrait de nouveau se replier en 2026, après avoir déjà perdu 4 points de pourcentage depuis 2022. La consommation privée reste freinée par l'inflation énergétique. De plus, la propension à épargner des ménages allemands reste très élevée par rapport au reste de l’Europe, ce qui pèse également sur leur consommation.

Claire d'Izarny-Gargas :

Et pour la France ?

Lucie Barette :

Les ménages français ont jusqu'ici mieux absorbé le choc inflationniste qu’on ne le pensait, avec une consommation stable à +0,5% par an. Toutefois, le pouvoir d'achat devrait se contracter de 0,5% en 2026. Au deuxième trimestre 2026, la hausse des salaires est repassée sous le niveau de l'inflation pour la première fois depuis deux ans, ce qui a un effet négatif sur le pouvoir d’achat.

Claire d'Izarny-Gargas :

Qu’en est-il de l’Espagne et de l’Italie ?

Lucie Barette :

En Espagne l'inflation atteint 4,0% en 2026 et les salaires réels demeurent plus de 2 points en dessous de leur niveau de fin 2020. La consommation continue de soutenir l'activité mais elle est en train de ralentir : elle tient grâce aux créations d'emplois massives, qui ont permis au revenu disponible brut réel d'augmenter de 15% environ depuis fin 2020, tandis que le taux d'épargne reste élevé, au-delà de 11%.

En Italie, la consommation des ménages a enregistré son dixième trimestre consécutif de hausse au deuxième trimestre 2026. Les achats de biens durables ont bénéficié du Plan national de relance et de résilience italien. Mais, avec une inflation énergétique à plus de +17% en août, et des salaires sous le niveau de l'inflation au deuxième trimestre, les gains de pouvoir d'achat devraient s'éroder.

Claire d'Izarny-Gargas :
Ces dispositifs publics jouent également un rôle important au Japon.

Lucie Barette :

Oui. Au Japon, le gouvernement a apporté un soutien budgétaire direct avec les subventions sur l'électricité et le gaz ainsi que le plafonnement du prix de l'essence. Ces mesures ont amorti le choc. Associées à des hausses salariales du Shunto supérieures à 3%, elles ont permis à la consommation de ne pas se contracter au deuxième trimestre.


Claire d'Izarny-Gargas :

« Si les ménages doivent arbitrer au quotidien entre épargne et pouvoir d'achat, les gouvernements font face, eux aussi, à un contexte très tendu : la remontée brutale des taux longs souverains place les finances publiques de certains pays sous tension. »

Claire d'Izarny-Gargas :
Les taux longs souverains ont retrouvé leurs niveaux d'il y a vingt ans. Lucie, pourquoi cette situation est-elle beaucoup plus contraignante pour les finances publiques aujourd'hui en Europe ?

Lucie Barette :
La différence fondamentale réside dans le niveau des dettes publiques, qui est aujourd'hui nettement supérieur à celui d'il y a 20 ans. Les finances publiques sont aussi globalement plus dégradées, dans un contexte de croissance sous contrainte.

Claire d'Izarny-Gargas :
Guillaume, comment cette contrainte se matérialise-t-elle ?

Guillaume Derrien :

Le taux d'intérêt effectif moyen payé sur la dette va progressivement rattraper la croissance du PIB d'ici 2030. Dans ces conditions, une consolidation des finances publiques plus appuyée, passant par un rétablissement des soldes primaires, c’est-à-dire le solde budgétaire hors service de la dette, sera nécessaire.

Néanmoins, et c’est un motif d’atténuation, la maturité moyenne des dettes publiques* au sein des pays avancés est relativement longue, c’est particulièrement vrai au Royaume-Uni ou au Japon, où cette maturité moyenne dépasse 10 ans.

Claire d'Izarny-Gargas :
Et qu’en est-il de la maturité moyenne de la zone euro ?

Guillaume Derrien :

En zone euro, ce chiffre est autour de 8 ans et demi. De fait, les États-Unis, qui ont une maturité moyenne relativement basse – autour de 6-7 ans – seront plus rapidement affectés par la remontée des taux obligataires souverains.


Claire d'Izarny-Gargas :

« L'équation s'annonce donc particulièrement complexe pour les États. Lucie, Guillaume, quels sont les messages clés à retenir pour conclure notre échange ? »

Lucie Barette :
Je dirais que les économies avancées font preuve d'une réelle capacité d'adaptation et tirent profit de l’augmentation des investissements dans la technologie et dans la transition énergétique. Cependant, le risque géopolitique persistera en 2027 et la consolidation budgétaire apparaît plus que nécessaire dans les années à venir.

Guillaume Derrien :
Effectivement, tout l'enjeu des prochains trimestres sera de trouver un juste équilibre entre une meilleure maîtrise des finances publiques – sans néanmoins casser la dynamique d’activité – et d’accompagner les transformations industrielles en cours, liées aux grands cycles d’investissement actuels, que ce soit l’IA et la défense dans le cas de l’Europe.

Claire d'Izarny-Gargas :
Merci Lucie Barette, merci Guillaume Derrien pour votre éclairage précieux.

Quant à vous, chers auditeurs, merci de nous avoir suivis. Vous pouvez retrouver l'intégralité de la publication EcoPerspectives de septembre 2026 ainsi que nos fiches détaillées par pays sur notre site internet. Le lien est en description. À très bientôt pour un prochain épisode !

Consultez notre dernière publication d'EcoPerspectives : EcoPerspectives — Économies développées | T3 2026 – Etudes Economiques – BNP Paribas

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE
Equipe : Économies avancées