Conjoncture

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Conjoncture // Janvier 2019  
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L’Accord de Paris sur le climat, conclu lors de la COP 21 en 2015, plaide en faveur de la limitation du réchauffement climatique sous le  
seuil de 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Dans son dernier rapport, le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution  
du climat) lance toutefois un avertissement : les mesures d’atténuation actuelles ne permettront pas d’atteindre cet objectif. Les  
investissements dans les infrastructures d’énergies renouvelables et d’électricité doivent être accrus. Il faut « décarboner » le secteur de  
l’énergie, recourir davantage à l’électricité et améliorer l’efficacité énergétique. Les intérêts commerciaux mais aussi l’impact social lié,  
en particulier, à la hausse du prix du carbone, compliquent la mise en place de politiques bas carbone. Quoi qu’il en soit, pour réduire de  
façon notable les émissions de gaz à effet de serre, une approche différente s’impose, conjuguant une tarification du carbone et des  
sanctions commerciales.  
Dans son rapport spécial intitulé : « Global Warming of 1.5 °C » (Un Lors de la Conférence des Parties (COP 21), qui s’est tenue en  
réchauffement planétaire de 1,5°C), publié en octobre 2018, le Groupe décembre 2015 à Paris, les 196 parties (195 Etats, plus l’Union  
intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), européenne) sont parvenues à la conclusion qu’il fallait limiter le  
organisme de l’ONU chargé d’analyser les risques climatiques, met en réchauffement climatique à 2°C et poursuivre les efforts visant à le  
1
garde contre l’accélération du réchauffement climatique  
.
contenir à 1,5°C. La COP 24, qui s’est déroulée en décembre 2018  
L’augmentation de la température globale moyenne à la surface de la dans la ville polonaise de Katowice, a confirmé ces objectifs mais sans  
Terre, depuis la période 1850-1900, se situe dans une fourchette adopter les mesures nécessaires pour y parvenir.  
comprise entre 0,75°C et 0,99°C sur la décennie 2006-2015.  
La conférence n’a pas entériné le rapport du GIEC sur le réchauffement  
De manière générale, les surfaces terrestres se réchauffent nettement climatique de 1,5°C en raison de l’opposition de quatre pays  
plus vite que les surfaces maritimes, et l’augmentation des producteurs de pétrole : les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la Russie et  
températures extrêmes devrait y être nettement supérieure à celle de la le Koweït. D’importantes décisions ont une fois de plus été reportées à  
température moyenne globale ; on observe déjà ce phénomène dans la prochaine COP qui se tiendra au Chili, à savoir la mise en place de  
de nombreuses zones terrestres du globe. Le GIEC estime avec procédures en vue du rehaussement des objectifs sur le climat et la  
certitude que la hausse de la température globale  estimée à environ mobilisation, promise depuis longtemps, de USD 100 mds d’aide  
0,2°C par décennie  s’explique par les émissions passées et actuelles financière annuelle en faveur de projets d’adaptation au changement  
de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Toujours selon le GIEC, à ce climatique et d’atténuation de ses effets dans les pays en  
rythme le réchauffement planétaire pourrait atteindre 1,5°C à l’horizon développement. Les participants à la COP 24 ont seulement réussi, in  
de 2030 et entre 3 et 4°C à la fin de ce siècle.  
extremis, à s’accorder sur des règles de mesure, de notification et de  
vérification des émissions de carbone.  
Le rapport souligne l’importance de contenir le réchauffement de la  
planète à 1,5°C, au lieu de 2°C, afin de limiter les conséquences  
économiques du changement climatique ; cela permettrait, en outre, de  
plus grandes possibilités d’adaptation.  
Emissions de CO selon les différents scénarios  
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Mds CO eq  
2
Politique inchangée  
80  
60  
40  
Toutefois, les conséquences d’une augmentation de 1,5°C pourraient  
déjà être significatives. En raison d’une augmentation du niveau de la  
mer de 0,26 à 0,77 mètre à l’horizon 2100, les basses zones côtières  
seront probablement submergées et certaines petites îles pourraient  
même être rayées de la carte. Il convient de noter que cela représente  
CND  
0
,1 mètre de moins que dans le scénario 2°C, soit dix millions de  
personnes exposées à de tels risques en moins. La biodiversité pourrait  
en pâtir également avec la disparition de certaines espèces. En outre,  
la pauvreté devrait augmenter, en particulier parmi les populations  
tributaires de l’agriculture et des activités côtières. On en voit déjà les  
prémices avec l’augmentation des phénomènes climatiques extrêmes,  
certaines régions connaissant de fortes précipitations à répétition,  
d’autres étant confrontées à une fréquence accrue dépisodes de  
sécheresse.  
+
2°C  
20  
0
+1,5°C  
010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050  
Graphique 1 Sources : McCollum (2018), BNP Paribas  
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https://www.ipcc.ch/sr15/  
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scénario à politiques inchangées. Pour limiter le réchauffement  
climatique à 2°C, voire même à 1,5°C, les émissions de gaz à effet de  
serre devraient commencer à baisser vers 2020. Dans le scénario  
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,5°C, elles devraient approcher de zéro vers 2050. Cela implique  
beaucoup plus d’investissements en infrastructures énergétiques  
durables. Dans le scénario 1,5°C, les investissements énergétiques  
doivent être accrus de plus d’un tiers par rapport au scénario CND, à  
USD 3 183 mds par an.  
Comme le souligne le rapport du GIEC, pour parvenir à un monde à  
faible émission de CO , il convient d’opérer une réorientation majeure  
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des investissements, des énergies fossiles vers les sources d’énergies  
renouvelables. Cette évolution, aussi modeste soit-elle, est déjà à  
l’œuvre.  
Capacités électriques à partir de sources d'énergies renouvelables  
En 2017, les investissements dans des sources d’énergie bas carbone  
En % de la capacité totale  
énergies renouvelables et nucléaire  ont représenté plus de 70 % du  
100  
80  
+
1,5°C  
+2°C  
CND  
total des investissements dans les centrales électriques, contre moins  
de 50 % dix ans auparavant. Néanmoins, les investissements  
énergétiques ont tendance à reculer, en particulier dans le secteur de  
l’électricité, du fait de la baisse des prix des équipements solaires  
photovoltaïques qui représentent 8 % du total des investissements  
énergétiques. Même si les extensions de capacités ont atteint des  
niveaux record, le coût des projets solaires photovoltaïques mis en  
service en 2017 a été inférieur, de près de 15 % par mégawatt de  
capacité installée, à celui de 2016 en raison des avancées  
technologiques et de leur déploiement dans des régions à faible coût.  
Par ailleurs, les extensions de capacités des parcs de centrales à  
charbon, hydro-électriques et nucléaires ont été moindres.  
60  
40  
20  
0
Politique inchangée  
2005 2010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050  
Graphique 2  
Sources : McCollum (2018), BNP Paribas  
Pour autant, une bonne partie de la production d’électricité mondiale  
continue de dépendre des combustibles fossiles. La part de ces  
combustibles fossiles, dont la production d’électricité d’origine  
thermique, rapportée à l’investissement total dans l’approvisionnement  
énergétique, a augmenté, pour la première fois depuis 2014, et atteint  
Consommation d'énergie pratiquement stable dans un scénario à +1,5 C  
Energie finale, exajoule, par an  
00  
Energie finale dans le scénario "à politique inchangée"  
6
Industrie Immobilier Transport  
5
9 %. La chute des investissements dans les centrales au charbon et  
500  
dans les approvisionnements en charbon a été compensée par  
d’importants investissements dans l’industrie pétrolière et gazière, en  
particulier aux États-Unis. Cette évolution ne concerne pas le seul  
secteur des schistes bitumineux, mais aussi les activités en aval de  
l’industrie pétrolière et gazière. Pour la première fois depuis plusieurs  
décennies, les États-Unis ont été le principal destinataire des  
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1
00  
00  
00  
00  
0
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investissements en pétrochimie .  
Les politiques actuelles portant sur la réduction des émissions de gaz à  
effet de serre sont insuffisantes pour maintenir le réchauffement  
climatique en dessous du seuil des 2°C. Les simulations effectuées à  
l’aide de modèles montrent que les objectifs climatiques nationaux  
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010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050  
Graphique 3  
Sources : McCollum (2018), BNP Paribas  
Le rapport du GIEC indique plusieurs voies possibles pour atteindre les  
objectifs bas carbone. Ces stratégies d’atténuation conjuguent trois  
éléments cruciaux. Premièrement, une restructuration rapide du secteur  
de l’électricité pour éviter un verrouillage des installations fonctionnant  
aux combustibles fossiles et accroître les capacités à partir de sources  
d’énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien. Dans le scénario  
CND, la part des sources d’énergies renouvelables dans l’électricité  
totale est appelée à augmenter, passant d’un peu plus de 30 % en 2015  
à environ 70 % en 2050. Dans les scénarios 1,5°C et 2°C, le secteur de  
l’électricité sera presque entièrement « décarboné » à l’horizon 2050  
(graphique 2).  
(
contributions nationalement déterminées ou CND), présentés avant la  
COP 21 à Paris par chacune des parties, sont plutôt timides par rapport  
à un scénario sans politique climatique (graphique 1).  
3
Les investissements annuels en énergie sont appelés à augmenter  
jusqu’à atteindre USD 2 586 mds par an, contre USD 2 481 mds dans  
le scénario de base. De plus, les émissions de gaz à effet de serre,  
dans le scénario CND, devraient progresser, mais moins que dans le  
2
AIE, 2018, World Energy Investment 2018, Paris.  
Les simulations sont faites à partir de six modèles d’évaluation mondiaux intégrés.  
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Les résultats ont été publiés dans McCollum, David L., et al. "Energy investment  
needs for fulfilling the Paris Agreement and achieving the Sustainable Development  
Goals." Nature Energy (2018): 1. Dans la présente étude, nous utilisons les  
moyennes des six modèles. Les résultats sont résumés dans le tableau 1 à la fin du  
document.  
Deuxièmement, il convient d’améliorer l’efficacité énergétique et  
d’accroître l’électrification dans l’industrie, les transports et l’immobilier  
résidentiel et commercial. Dans les scénarios étudiés, l’efficacité  
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énergétique (mesurée par le ratio entre la production économique et  
l’apport en énergie, rapporté à la série de base) s’améliore dans tous  
les secteurs. Même si dans ces scénarios, le PIB en parité de pouvoir  
d’achat (PPA) croît d’un facteur de 3,3 entre 2010 et 2050, la  
consommation d’énergie finale n’augmente presque pas dans le  
scénario 1,5°C (graphique 3). De plus, dans les scénarios 2°C et 1,5°C,  
la part de l’électricité dans la consommation d’énergie finale progresse  
de 19 % à 37 % et 46 %, respectivement (graphique 4). L’électricité  
étant presque intégralement décarbonée dans les deux scénarios, cela  
Part de l'électricité dans l'énergie finale totale* dans un scénario à +1,5 C  
En %  
Electricité Gaz Pétrole Charbon Biomasse Chaleur Solaire  
100  
80  
60  
40  
2
aurait un impact considérable sur les émissions de CO .  
Troisièmement, les technologies d’élimination du dioxyde de carbone  
20  
doivent être développées et renforcées. Dans le scénario 1,5°C, les  
émissions de CO sont éliminées dans leur quasi-totalité en équipant de  
2
0
2
005 2010 2015 2020 2025 2030 2035 2040 2045 2050  
technologies de captage et de stockage du carbone les installations  
recourant au combustible fossile, ou en utilisant des terres afin de  
capturer le carbone dans les sols.  
Graphique 4 Sources : McCollum (2018), BNP Paribas  
La consommation finale d’énergie représente le total de l’énergie consommée par  
les utilisateurs finaux (ménages, industrie et agriculture). Elle exclut l’énergie  
consommée par le secteur énergétique lui-même (ex. combustibles transformés  
dans les centrales électriques).  
La situation s’améliore lentement. Selon l’OCDE, le déficit de tarification  
du carbone, qui mesure l’écart entre la tarification actuelle des  
émissions de carbone et les coûts climatiques réels, estimés à EUR 30  
Dans les scénarios analysés, les prix du carbone constituent le principal  
outil permettant de placer l’économie sur une trajectoire bas carbone.  
En augmentant le prix des combustibles fossiles, les taxes carbones ont  
vocation à renchérir le coût de la production et de la consommation  
d’énergie à forte intensité de carbone et à inciter les acteurs  
économiques à se tourner vers des alternatives sobres en carbone en  
envisageant, par exemple, la construction de parcs éoliens au lieu des  
centrales électriques au charbon. Les recettes (fiscales) ainsi obtenues  
pourraient non seulement être affectées à des investissements  
appropriés visant une adaptation au changement climatique, mais aussi  
à l’abaissement d’autres taxes, comme l’impôt sur le revenu. Les effets  
macroéconomiques seraient être pratiquement neutres.  
par tonne de CO , était de 76,5 % en 2018, soit une légère progression  
2
6
par rapport à l’écart de 79,5 % mesuré en 2015 . C’est dans les  
transports routiers que ce déficit est le plus faible (21 %) et dans  
l’industrie qu’il est le plus élevé (91 %).  
Prix du carbone  
00 USD, prix 2010, par tonne CO2  
00  
9
8
+
1,5°C  
Les niveaux des taxes carbone, utilisés dans les modèles de simulation,  
700  
4
sont déterminés en fonction d’objectifs politiques  
.
Ils  
600  
500  
400  
300  
200  
100  
0
varient considérablement selon les modèles et les scénarios, et leur  
valeur augmente avec les efforts d’atténuation réalisés (graphique 5).  
Dans le scénario 2°C, les prix du carbone s’inscrivent dans une  
+
2°C  
2
fourchette de USD 33 à USD 186 (2010) par tonne de CO en 2030.  
Dans le scénario 1,5°C, ils se situeraient dans une fourchette de  
USD 110 à USD 475 (2010). À titre de comparaison, selon les  
prévisions du rapport de la Commission de haut niveau sur les prix du  
CND  
2045  
2015  
2020  
2025  
2030  
2035  
2040  
2050  
carbone, un prix compris entre USD 40 and USD 80 par tonne de CO  
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Graphique 5  
Sources : McCollum (2018), BNP Paribas  
en 2020 et entre USD 50 et USD 100/tCO  
objectifs de l’Accord de Paris .  
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en 2030 serait conforme aux  
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Les taxes carbone, ou taxes « vertes », ne sont malheureusement pas  
assez largement répandues dans le monde. Moins de 20 % des gaz à  
effet de serre au niveau mondial sont actuellement couverts par des  
prix du carbone, et la plupart de ces prix sont bien inférieurs à USD 40 -  
USD 60 par tonne de CO , soit le niveau recommandé par la  
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Commission de haut niveau sur les prix du carbone pour 2017.  
Les simulations montrent que les politiques actuelles de lutte contre la  
pollution ne sont pas suffisantes pour contenir le réchauffement  
climatique en dessous du seuil de 2°C. De plus, selon le rapport du  
GIEC, il serait préférable de le limiter à 1,5°C à peine. Cependant,  
l’incertitude persiste concernant l’accroissement des flux  
d’investissement et le redéploiement vers des alternatives sobres en  
carbone.  
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Cette approche se distingue de celle du coût social du carbone, un concept utilisé  
dans l’analyse coûts-bénéfices qui correspond à la valeur monétaire actualisée des  
2
dommages nets totaux résultant de l'émission d'une tonne de CO supplémentaire.  
5
Stiglitz, J.E. et N. Stern (2017), Rapport de la Commission de haut niveau sur les  
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prix du carbone.  
OCDE, 2018, Effective Carbon Rates 2018, Paris.  
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Même si les premiers signes du changement climatique sont déjà Finalement, la réduction des émissions mondiales de gaz à effet de  
perceptibles, nombre d’acteurs continuent de nier l’urgence d’une action serre par le biais dobjectifs nationaux s’avère très compliquée. Il est  
immédiate car, pour la plupart d’entre eux, les effets désastreux d’un tel vrai qu’un objectif chiffré à l’échelle planétaire peut facilement se  
changement ne se feront sentir que bien au-delà de l’horizon de traduire par un prix-cible mondial, dans la mesure où un prix fictif (le  
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prévision habituel. Dès lors que le changement climatique ne semble prix optimal du carbone) peut être associé à chaque objectif quantitatif.  
pas être une urgence immédiate, il est très tentant de jouer les  
Or, on passe difficilement d’un objectif chiffré mondial à des objectifs  
nationaux. Lors des négociations de la COP, chaque pays est incité à  
se fixer un objectif de réduction démissions de gaz à effet de serre  
«
passagers clandestins » et de laisser aux générations futures  
l’essentiel des efforts en matière de réduction des gaz à effet de serre.  
Le danger est de rester ainsi enfermé dans un scénario à forte émission  
de carbone dont la sortie sera très coûteuse. C’est ce que Mark Carney,  
gouverneur de la Banque d’Angleterre, appelle « la tragédie des  
(
CND) le plus bas possible. Dans ces conditions, il est facile de jouer  
les « passagers clandestins ». Résultat : l’ensemble de près de 200  
objectifs chiffrés nationaux n’atteint pas les résultats attendus par  
l’accord de Paris.  
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horizons » .  
Normalement, la puissance publique devrait être tenue de mettre en  
place des politiques et un environnement réglementaire appropriés pour  
remédier aux défaillances du marché. La COP s’inscrit justement dans  
ce cadre en incitant les Etats à lutter contre le changement climatique  
au niveau supranational.  
D’un point de vue économique, un objectif de prix, ou une écotaxe, est  
préférable à un objectif chiffré, conformément au principe selon lequel  
les particuliers comme les entreprises doivent payer l’intégralité des  
coûts marginaux des émissions de carbone. Une fois ce prix fixé, tous  
les pays sont libres de concevoir des politiques permettant d’atteindre  
Pour les entreprises, la signature de l’Accord de Paris sur le climat a l’objectif de prix du carbone et de recycler le produit de la taxe.  
donné un signal les invitant à prendre en compte dans leur modèle Cependant, la mise en place d’un prix carbone suffisamment élevé est  
économique la transition vers une société sobre en carbone. Certains assez problématique. En effet, sa hausse, ou en général celle des prix  
ont ainsi commencé à utiliser un prix du carbone interne dans leurs des carburants, peut soulever des problèmes de redistribution et se  
activités commerciales et dans leurs décisions d’investissement.  
heurter à des résistances. Pour passer rapidement à des solutions  
alternatives moins coûteuses, le prix à payer pour les usagers est, en  
effet, très élevé.  
Depuis le discours de Mark Carney, les institutions financières sont  
également plus sensibles au risque que représente le changement  
climatique pour leurs activités. Les investisseurs institutionnels, tels que De plus, une hausse de taxes carbone risque de désavantager de  
les banques, les compagnies d’assurance et les fonds de pension, manière disproportionnée les populations rurales, qui ne bénéficient pas  
intègrent de plus en plus des facteurs environnementaux, sociaux et de de réseaux de transport en commun satisfaisants. Enfin, le lien entre  
gouvernance (ESG) dans leurs analyses financières. C’est l’un des les taxes sur le carbone et les objectifs climatiques n’est pas toujours  
facteurs à l’origine de l’envolée de la demande pour les obligations évident pour les contribuables, qui peuvent percevoir ces taxes comme  
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vertes . En France, l’article 173 de la loi sur la transition énergétique un autre moyen de financer le budget public.  
impose aux détenteurs et gérants d’actifs de fournir des informations  
En France, une légère augmentation des taxes sur les carburants en  
détaillées relatives à leur prise en compte du changement climatique.  
2
018 a déclenché d’importantes manifestations, contraignant le  
L’objectif est de réduire l’empreinte carbone des investisseurs  
institutionnels. Au Royaume-Uni, la Banque d’Angleterre a suggéré  
d’intégrer les risques liés au changement climatique dans ses tests de  
résistance annuels applicables aux banques en 2019.  
gouvernement à annuler cette mesure. Récemment, dans l’État de  
Washington, les électeurs ont aussi rejeté une taxe carbone qui devait  
financer mise en place de projets d’énergies renouvelables et des aides  
destinées aux travailleurs impactés par son introduction. Pour obtenir le  
D’une manière générale, les progrès réalisés dans la conception et la soutien des syndicats, d’importantes installations industrielles devaient  
mise en œuvre de normes et de règlements afin d’atteindre les objectifs être exonérées. La mesure aurait principalement frappé les entreprises  
de Paris restent néanmoins extrêmement lents. En effet, tous les du secteur du raffinage qui n’ont pas hésité à payer le prix fort pour faire  
gouvernements ne partagent pas la même vision à long terme et échouer cette proposition.  
certains sont contraints par des intérêts commerciaux.  
L’une des solutions pourrait consister en un meilleur encadrement des  
L’approvisionnement en combustibles fossiles et l’investissement dans  
politiques climatiques. Récemment, George Shultz et Ted Halstead ont  
l’énergie thermique relèvent de plus en plus d’entreprises publiques.  
1
0
proposé le « Carbon Dividends Plan » (plan de distribution de la taxe  
carbone en dividendes). L’idée est simple. Elle repose sur l’instauration  
d’une redevance carbone dont les rentrées, ou « dividendes », seraient  
réparties de manière égale entre les contribuables. Les auteurs font  
valoir qu’un tel programme serait très populaire aux États-Unis, puisque  
plus des deux tiers des ménages américains seraient gagnants dans la  
mesure où ils recevraient davantage sous forme de versements de  
dividendes qu’ils ne paieraient du fait de l’augmentation des prix de  
Les électeurs peuvent, par ailleurs, ne pas être convaincus de la  
nécessité d’agir, a fortiori lorsque de telles mesures se révèlent  
coûteuses et risquent d’affecter leur mode de vie. Ainsi, les États-Unis  
se retirent-ils de l’Accord de Paris sur le climat car grand nombre des  
électeurs américains doutent de la réalité du changement climatique et  
craignent que l’industrie américaine ne soit lésée.  
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Discours prononcé par Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et  
9
président du Conseil de stabilité financière, devant la Lloyd’s of London, Londres, 29  
Raymond Van der Putten, 2011, Les politiques sur le changement climatique après  
septembre 2015.  
Cancún, BNP Paribas Conjoncture, septembre.  
George P. Shultz et Ted Halstead, 2018, The Dividend Advantage, The Climate  
8
10  
Raymond Van der Putten, 2015, Changement climatique : un défi sans précédent  
en termes d’investissement et de financement, BNP Paribas Conjoncture, octobre.  
Leadership Council.  
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Conjoncture // Janvier 2019  
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l’énergie. Les foyers les plus aisés ayant tendance à polluer plus dans émissions est voué à rester faible ». En revanche, « un traité  
l’absolu, ils supporteraient les coûts les plus élevés, tandis que les international sur le climat conjuguant un objectif de tarification du  
gains nets les plus importants iraient, selon les auteurs, aux déciles de carbone et des sanctions commerciales pourrait contribuer à une  
1
4
revenus les plus bas.  
réduction sensible des émissions » .  
Achevé de rédiger le 24 janvier 2019  
raymond.vanderputten@bnpparibas.com  
Le risque de « fuite du carbone » reste un problème non résolu. La  
hausse des taxes carbone peut inciter les entreprises à délocaliser  
leurs activités les plus polluantes dans des pays dont la législation  
environnementale est moins sévère. Une telle mesure aurait un effet  
négatif sur l’activité industrielle et n’entraînerait pas de réduction des  
émissions mondiales. William D. Nordhaus, lauréat 2018 du prix Nobel  
d’économie, préconise la formation de groupes d’Etats, appelées  
11  
«
clubs climatiques » . Ces groupes s’accorderaient sur un prix du  
carbone émis à l’intérieur de leurs frontières sous la forme d’une taxe  
carbone intérieure ou d’un système de plafonnement et d’échange de  
droits d’émission.  
Le groupe appliquerait des droits de douane à ses frontières sur les  
importations en provenance du reste du monde. Cela aurait pour effet  
d’inciter d’autres pays à rejoindre le club climatique et de limiter ainsi la  
fuite du carbone. Les entreprises qui exportent vers des pays  
n’appliquant pas de taxe carbone bénéficieraient d’une remise de taxes.  
Deux options sont envisagées pour déterminer le niveau de ces droits  
de douane. La première consisterait à les fixer en fonction du contenu  
en carbone des importations. Ce système permettrait de remédier à une  
distorsion de la concurrence due au fait que les producteurs  
n’appartenant pas à la coalition ne seraient pas affectés par la taxe  
carbone. D’après certains précédents, de tels droits de douane seraient  
1
2
conformes aux règles de l’OMC . Cela se heurte néanmoins à  
l’impossibilité de calculer le contenu en carbone de chaque  
importation et implique donc de procéder à des estimations. Le  
professeur Dieter Helm suggère, à cet égard, de se concentrer sur un  
petit nombre d’industries à forte intensité énergétique, comme l’industrie  
1
3
sidérurgique et l’industrie chimique . Nordhaus privilégie, pour sa part,  
la deuxième approche, plus approche simple à mettre en œuvre :  
l’instauration d’une taxe uniforme aux frontières. De plus, en fixant le  
taux d’imposition à un niveau suffisamment élevé, les pays seraient  
incités financièrement à rejoindre la coalition. Les deux options seront  
probablement contestées sur le plan juridique et pourrait nécessiter une  
modification du droit international.  
La conférence des parties et l’Accord de Paris sur le climat présentent  
un défaut majeur : le processus n’est pas, à proprement parler, assez  
contraignant. Les pays peuvent dénoncer l’accord sans encourir de  
pénalités. En outre, ils sont, pour le moment, libres de formuler leurs  
propres objectifs et ils ne sont pas soumis à des sanctions si ces  
derniers ne sont pas atteints. Ainsi Nordhaus conclut-il son allocution,  
devant l’Association américaine d’économie en déclarant que « à défaut  
de sanctions, il ne peut y avoir de coalition stable sur le climat autre  
qu’une coalition sans coopération et dont le niveau de réduction des  
1
1
William Nordhaus, 2014, Climate Clubs: Designing a Mechanism to Overcome  
Free-riding in International Climate Policy, Allocution du président devant  
l’Association économique américaine, 4 janvier 2014, publié dans l’American  
Economic Review 2015, 105(44) : 1339-1770.  
1
2
Joseph Stiglitz, 2006, A New Agenda for Global Warming, The Economist’ Voice  
(7).  
Dieter Helm, 2010, A Carbon Border Tax Can Curb Climate Change, Financial  
3
1
3
1
4
Nordhaus (2014), op. cit., page 1368  
Times, 5 septembre.  
7
Conjoncture // Janvier 2019  
economic-research.bnpparibas.com  
Prévisions de la croissance et de l'énergie (investissement, capacité, consommation) 2020-2050  
Taux de croissance annuel moyen 2020-2050 (%)  
Politique  
CND  
2°C  
1.5°C  
inchangée  
Monde  
Population  
PIB  
Investissement  
0,6  
2,7  
1,7  
1,9  
1,2  
2,3  
37,1  
-
0,6  
2,7  
1,8  
2,4  
1,1  
2,2  
55,9  
-23,2  
0,6  
2,6  
2,5  
4,9  
0,3  
2,2  
76,6  
-82,3  
0,6  
2,6  
2,9  
5,6  
-0,1  
2,6  
86,5  
-99,0  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
-
2
Afrique et Moyen-Orient  
Population  
PIB  
1,5  
4,4  
3,0  
5,2  
2,2  
3,9  
27,2  
-
1,5  
4,4  
3,3  
5,4  
2,2  
3,9  
31,0  
-4,0  
1,5  
4,2  
3,8  
10,1  
1,1  
4,1  
58,0  
-80,8  
1,5  
4,1  
4,6  
12,0  
0,8  
4,6  
75,7  
-86,9  
Investissement  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
-
2
Amérique latine  
Population  
PIB  
0,5  
3,1  
2,6  
2,3  
1,5  
2,6  
51,6  
-
0,5  
3,1  
2,6  
2,6  
1,4  
2,5  
60,0  
-32,0  
0,5  
3,0  
2,8  
5,6  
0,7  
2,9  
66,1  
-100,6  
0,5  
2,9  
3,0  
6,1  
0,6  
3,4  
67,7  
-130,5  
Investissement  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
-
2
Asie (hors Moyen-Orient, Japon et républiques de l'ancienne Union soviétique)  
Population  
PIB  
Investissement  
0,4  
4,0  
1,7  
1,0  
1,6  
2,8  
35,3  
-
0,4  
4,0  
1,8  
3,2  
1,5  
2,7  
56,4  
-22,8  
0,4  
3,9  
2,9  
5,9  
0,6  
2,6  
86,2  
-83,5  
0,4  
3,9  
3,5  
6,6  
0,4  
3,0  
97,2  
-97,0  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
-
2
OCDE(1990) et Union européenne  
Population  
PIB  
Investissement  
0,3  
1,7  
1,3  
1,6  
0,5  
1,2  
40,6  
-
0,3  
1,7  
1,7  
2,6  
0,4  
1,2  
61,8  
-36,6  
0,3  
1,6  
2,4  
4,9  
-0,3  
1,5  
71,4  
-79,5  
0,3  
1,6  
2,9  
5,4  
-0,6  
2,1  
85,1  
-101,0  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
-
2
Russie et autres républiques de l'ancienne Union soviétique  
Population  
PIB  
Investissement  
0,0  
2,8  
2,4  
2,5  
0,8  
1,8  
24,7  
-
0,0  
2,8  
2,6  
2,6  
1,7  
2,8  
35,4  
-5,1  
0,0  
2,6  
2,1  
6,5  
-0,4  
1,4  
65,1  
-85,2  
0,0  
2,5  
2,1  
7,2  
-0,9  
1,8  
78,5  
-102,1  
-
dont investissement dans les technologies à faible intensité carbonique  
Energie finale  
dont électricité  
Capacité en énergie renouvelable (% de la capacité globale de production d'électricité en 2050)  
-
2
Emission de CO en 2050 (% du scenario à politique inchangée")  
Tableau 1  
Sources : McCollum (2018), calculs BNP Paribas