Edito

Pourquoi la Chine ne corrige-t-elle pas les déséquilibres de son modèle de croissance?

26/10/2026
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La Chine n'a jamais autant exporté et son excédent commercial n’a jamais été aussi élevé. Dans le même temps, sa croissance économique ralentit, freinée par une demande intérieure déprimée. Les déséquilibres du modèle de croissance chinois, et les déséquilibres externes qu’ils entraînent, continuent donc de s'aggraver.

Face à l’Europe, qui durcit le ton, et aux États-Unis avec lesquels la Chine ne partage qu'une « stabilité stratégique », les bras de fer semblent là pour durer. L’Union européenne et la Chine auraient toutefois beaucoup à perdre d’une dégradation durable de leur relation, et il est dans l’intérêt des deux parties de chercher à la rééquilibrer. Pour cela, il convient de comprendre les objectifs de Pékin et les contraintes auxquelles la Chine fait face.

Pourquoi le pays persiste-t-il à ne pas corriger son modèle de croissance ? Le moteur exportateur est, certes, un atout indispensable pour soutenir l’activité et affirmer la puissance technologique et industrielle de la Chine, mais cette stratégie a aussi un coût.

Les déséquilibres s’aggravent

Une croissance en K. La croissance économique chinoise a ralenti à 4,6% en glissement annuel (a/a) sur les trois premiers trimestres de 2026, contre 5,0% en 2025. Plus inquiétant, l’écart se creuse entre la faiblesse de la demande intérieure et la performance très solide des exportations, tirées par les équipements liés à l'intelligence artificielle et les technologies vertes. En outre, le dynamisme des industries exportatrices n’a pas, jusqu’à présent, de retombées positives sur les autres secteurs et sur les ménages.

Une demande intérieure à la peine. La crise immobilière, qui entre dans sa sixième année, et un marché du travail atone pèsent sur la confiance et la consommation des ménages. Depuis le début de 2026, ceux-ci préfèrent se désendetter (les prêts aux ménages ont reculé de 1% a/a), les ventes de logements continuent de chuter, et les ventes au détail stagnent (Graphique 1). Du côté de l’investissement, la baisse s’accentue et se généralise : elle touche non seulement l’immobilier mais aussi les infrastructures et de nombreux secteurs manufacturiers (à l’exception de l’industrie textile, des transports et communications, et des équipements électroniques et électriques).

Croissance chinoise : exportations solides, demande intérieure en berne

Des exportations toujours très dynamiques. Les exportations restent le principal moteur de la croissance (la contribution nette des exportations devrait rester proche d’un tiers de la croissance du PIB réel en 2026, comme en 2024-2025). Dans un contexte de rebond du commerce mondial, les entreprises chinoises ont maintenu leur part de marché à 14,6% des exportations totales (mesurées en dollars US) au S1 2026 comme en 2025. La croissance des exportations de marchandises a accéléré (21,9% a/a en USD sur les neuf premiers mois, contre 5,2% en 2025), tirée par les volumes et les prix. Ces derniers se sont redressés après trois années de baisse, sous l’effet de la hausse des coûts d’approvisionnement en matières premières et des prix des biens nécessaires à l’IA, mais ils augmentent moins vite que la moyenne mondiale. Les exportations des secteurs de pointe (batteries, véhicules électriques, robots et équipements IA) affichent les taux de croissance les plus élevés (+55,8% a/a pour l’ensemble des biens liés à l’IA sur les neuf premiers mois de 2026).

Des excédents record. Les importations, qui stagnaient depuis 2022, se redressent depuis le début de l’année (de 27,2% a/a sur les neuf premiers mois), tirées également par les volumes et les prix. Les pays qui profitent de ce rebond du marché chinois sont les exportateurs de matières premières et les producteurs asiatiques intégrés aux chaînes de valeur de l’IA (la Corée du Sud en premier lieu). Pour le reste, la Chine a fortement réduit sa dépendance aux importations depuis plusieurs années. Finalement, l’excédent commercial a progressé moins vite en 2026 qu’au cours des années précédentes, mais il atteint tout de même un record : USD1249 mds en cumul sur douze mois jusqu’en septembre 2026, soit trois fois son niveau de 2019 (Graphique 2). L’excédent de la balance courante devrait, quant à lui, approcher un niveau record de USD800 mds en 2026, soit près de 4% du PIB chinois (un ratio déjà observé à la fin des années 2000). Rapporté au PIB mondial, il est sans précédent (à 0,6%).

Des excédents commerciaux records et un yuan relativement faible

Les déséquilibres partis pour durer. Les déséquilibres du modèle de croissance pourraient persister, notamment entretenus par la solide compétitivité prix et hors prix des biens chinois. Celle-ci continue de s’appuyer sur :

i/ les efforts d’innovation et la montée en gamme dans les chaînes de valeur des hautes technologies et de la transition bas carbone ;

ii/ les faibles coûts de production (main-d’œuvre, crédits, terrains et énergie à bas coût, avantages fiscaux[1]) ;

iii/ le niveau du yuan. La lente appréciation du yuan depuis mi-2025 n’a pas compensé la dépréciation cumulée de 2022 à 2025 (dépréciation nominale et réelle du fait de la faible inflation), et son taux de change effectif réel (TCER) reste inférieur de 10% à son niveau moyen de 2021. Fin 2025, le FMI estimait le TCER sous-évalué de 12% à 20%.

La stratégie économique de Pékin exacerbe les déséquilibres. Le 15e plan quinquennal[2], lancé cette année, érige l’innovation, les secteurs de pointe (exportateurs) et l’autonomie technologique en priorités absolues, tandis que les réformes du système de protection sociale et la consommation privée demeurent au second plan (Graphique 3).

En outre, la politique budgétaire, qui avait soutenu modérément les dépenses des ménages pendant un temps en 2025, a été resserrée en 2026 (jusqu’aux récentes annonces de mesures pour le dernier trimestre).

Priorités budgétaires : la R&D mieux placée que les dépenses sociales

Pourquoi Pékin s'entête

Pékin ne cède sur rien d’essentiel. Face aux partenaires commerciaux qui appellent la Chine à un rééquilibrage de son modèle, une réduction des subventions et une réévaluation du yuan, Pékin répond que l'excédent commercial reflète la compétitivité des entreprises, renvoie les États-Unis à leur épargne insuffisante, et brandit l’arme des matériaux critiques dans les négociations.

Le besoin de croissance. Le moteur exportateur est essentiel à la croissance à un moment où l’économie chinoise traverse une période de transition. Le pays a abandonné son modèle d’avant-2022 fondé sur l’investissement dans l’immobilier et les industries traditionnelles et financé par endettement. La croissance est dorénavant portée par les « nouvelles forces productives », et les exportations doivent apporter aux entreprises les débouchés que la demande intérieure ne fournit pas. Par ailleurs, l’innovation et le déploiement de l’IA doivent stimuler les gains de productivité et compenser l’effet de la baisse de la population active sur la croissance. Limiter le ralentissement de la croissance est impératif pour soutenir la création d’emplois et absorber l’excès de dette de l’économie.

L’argument stratégique. Les exportations sont un instrument d’affirmation de la suprématie industrielle et technologique de la Chine, d’affaiblissement des concurrents, et de renforcement de la « sécurité nationale ». Elles placent la Chine au cœur des chaînes de valeur dans les industries les plus stratégiques, telles que l’IA et la transition bas-carbone. Par ailleurs, la quête d’autosuffisance et la substitution aux importations, qui aggravent les déséquilibres extérieurs, aident aussi à bâtir la souveraineté nationale en réduisant les dépendances.

Un choix politique et budgétaire. L’extension du filet de protection sociale est identifiée comme la solution privilégiée pour soutenir durablement la consommation des ménages[3] en réduisant leur taux d’épargne (estimé à 35,7% du revenu disponible en 2025, soit plus du double du taux moyen de la zone euro). Mais elle n’est pas une priorité pour Pékin, certainement par méfiance « idéologique » envers l’État-providence et par prudence budgétaire. Une large réforme du système de santé ou des retraites pèserait sur les finances publiques à court et à long terme, d’autant plus que la population vieillit. Or, si le gouvernement central conserve une position financière solide, les collectivités locales sont déjà fragilisées par plusieurs années de baisse des recettes foncières, de déficits élevés et de hausse de leur dette. Les autorités n’ont pas une large marge de manœuvre budgétaire et souhaitent la préserver en prévision des chocs à venir.

Les limites et les ajustements possibles

En Chine, une société inquiète... Les déséquilibres induisent des coûts pour les ménages. La priorité donnée à l’industrie manufacturière par rapport aux services pèse sur l'emploi et les salaires (la part de la valeur ajoutée allouée à la rémunération des salariés est estimée à 50% dans les services et 41% dans l’industrie). La correction sur le marché immobilier entame le patrimoine des ménages, et une large part de leur épargne est placée dans des comptes bancaires peu rémunérés. Enfin, les dépenses sociales augmentent lentement (de 5,2% par an depuis 2020, contre 9,7% au cours des cinq années précédentes).

… et des entreprises fragilisées. Les prix bas des biens chinois à l’export et sur le marché intérieur, qui découlent des capacités de production excédentaires et de « l’involution », érodent les marges des entreprises. Les profits totaux des sociétés industrielles se sont redressés cette année mais ils sont très concentrés, en particulier dans les secteurs liés à l’IA. Par ailleurs, la part des sociétés industrielles enregistrant des pertes a continué d’augmenter (30%, contre 26% en 2022). Ces fragilités ont des effets de contagion au reste de l’économie, à travers notamment l’allongement des délais de paiements et des pressions sur la rentabilité des institutions financières.

À l’extérieur, des partenaires commerciaux de moins en moins tolérants. Il s’agit en particulier des États-Unis et de l’Union européenne[4], qui ont absorbé respectivement 24% et 28% de l’excédent commercial chinois sur les douze derniers mois (données de l’administration générale des douanes chinoise). Les tensions entre les États-Unis et la Chine pourraient s’accroître à nouveau en 2027 lorsque la trêve actuelle (qui a principalement permis une baisse des droits de douane après le pic du S1 2025) prendra fin. Dans un contexte de course à la suprématie technologique et à la souveraineté industrielle, la dynamique de decoupling entre la Chine et les États-Unis pourrait se poursuivre, réduisant alors les débouchés pour les producteurs chinois. L’Europe, de son côté, durcit sa stratégie et élargit ses instruments (vers davantage de restrictions ciblées et un durcissement des conditions d’accès au marché, en particulier en cas de distorsions graves). Plutôt qu’un decoupling, l’UE cherche à réduire les risques, à protéger davantage les secteurs stratégiques (tels que l’automobile et la chimie), sans fermer son marché et en continuant d’attirer des investissements chinois sur son territoire. Cette stratégie alimentera aussi des tensions. Avec des déséquilibres de moins en moins tenables, quelle voie permettrait d’éviter un ajustement brutal imposé par des épisodes de crise ?

Un ajustement « concerté » difficile à envisager. Un ajustement négocié, sur le modèle des accords du Plaza de 1985, semble peu probable dans le contexte international et militaire actuel. En outre, la Chine et ses partenaires commerciaux s’opposent largement sur le diagnostic et les raisons des déséquilibres. Par ailleurs, une simple réévaluation du yuan aurait à elle seule un effet limité sur la compétitivité chinoise.

Un ajustement graduel possible… à long terme. L’ajustement des déséquilibres devra pourtant venir à la fois des pays partenaires (avec une hausse de l’épargne) et de la Chine. À court terme, la Chine peut apaiser les tensions commerciales en investissant davantage à l'étranger, ce qui lui est d’autant plus facile qu’elle dispose d’énormes excédents courants à recycler. Cela lui permettrait de préserver son accès aux marchés extérieurs et de soutenir l’appareil de production des pays partenaires. Des changements plus structurels (régime de change plus flexible, moins de soutien budgétaire aux industries et plus de soutien aux ménages) ne seront envisageables que lorsque Pékin jugera les gains stratégiques de son modèle exportateur moins élevés que ses coûts. Un enjeu crucial pour les partenaires commerciaux sera de trouver comment infléchir ce rapport coûts/bénéfices.


[1] Le coût de la politique industrielle chinoise s’élève à 4% du PIB selon le FMI. Voir IMF, Industrial Policy in China: Quantification and Impact on Misallocation, August 2025: https://doi.org/10.5089/9798229017855.001

[2] BNP Paribas, EcoWeek, 15e plan quinquennal en Chine : la puissance avant la réduction des déséquilibres

[3] Le FMI estime, par exemple, que doubler les dépenses sociales (santé, éducation, services sociaux et retraites de base) dans les régions rurales pourrait abaisser l’épargne et relever de 1,8 pp le ratio de consommation privée sur PIB à moyen terme, pour un coût budgétaire annuel de 1% du PIB. Cf. IMF, People’s Republic of China 2025 Article IV, February 2026: https://doi.org/10.5089/9798229038911.002

[4] BNP Paribas, EcoWeek, Face à la Chine, l’Europe doit moins compter ses déficits que ses investissements

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