Emerging

Un élan brisé

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Eco Emerging // 1 trimestre 2021  
economic-research.bnpparibas.com  
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ÉTHIOPIE  
UN ÉLAN BRISÉ  
Le pays devrait enregistrer son taux de croissance du PIB le plus faible depuis 2003. Même si le coronavirus a  
relativement épargné la population, la conjoncture économique s’est considérablement dégradée : le pays subit à  
la fois un choc domestique et une baisse des revenus extérieurs qui exerce une pression sur les réserves de change,  
déjà structurellement faibles. L’aide financière des bailleurs de fonds internationaux limite à court terme le risque  
de liquidité mais le contexte actuel souligne largement la nécessité de réformes. En parallèle, subsiste un risque  
politique accru avec l’émergence de tensions socio-politiques dont les enjeux sont significatifs pour la stabilité  
politique et économique du pays.  
INTERRUPTION DU DYNAMISME ÉCONOMIQUE  
PRÉVISIONS  
La crise de la Covid-19 est venue interrompre une croissance  
dynamique, de l’ordre de +10% en moyenne chaque année sur la  
2
019  
2020e  
2021e  
2022e  
période 2004/2019. Le modèle de croissance, qui repose sur des  
investissements publics de grande échelle financés par des emprunts,  
a néanmoins atteint certaines limites et nourrit des déséquilibres  
importants. Le choc actuel souligne ces vulnérabilités et la nécessité  
d’accélérer les réformes visant à s’appuyer sur les investissements  
directs étrangers (IDE), à travers une libéralisation de l’économie. En  
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
9.0  
15.8  
-2.5  
56.9  
-5.1  
31.1  
3.4  
1.9  
20.2  
-3.5  
56.6  
-5.2  
32.2  
3.1  
0.0  
11.5  
-3.1  
55.8  
-4.6  
34.4  
4.7  
8.9  
8.0  
-1.1  
56.9  
-3.4  
35.8  
6.8  
Dette publique, % du PIB  
Balance courante, % du PIB  
Dette externe, % du PIB  
2
020, la croissance resterait positive mais devrait atteindre son plus  
bas niveau depuis 2003.  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDETB (fin d'année)  
La crise économique se manifeste par un choc à la fois intérieur et  
extérieur. L’agriculture, qui représente 80% des revenus d’exportations  
et près de 40% du PIB, est particulièrement affectée par une chute  
importante des récoltes causée par l’invasion de criquets pèlerins,  
les conflits au nord du pays et une baisse de la demande. La chute  
de la demande extérieure et les perturbations dans les chaines de  
valeur mondiales ont, par ailleurs, des répercussions majeures sur les  
exportations de services.  
2.4  
2.1  
2.7  
3.3  
32.0  
33.9  
35.1  
37.0  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
TABLEAU 1  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
RALENTISSEMENT INÉDIT ET INFLATION GALOPANTE  
En parallèle, l’inflation a bondi et atteindrait 20% sur l’année 2020.  
Les mesures fiscales et monétaires de soutien à l’économie, qui ont  
contribué à la hausse des prix, devraient néanmoins s’estomper dans les  
mois à venir. En 2021, l’activité économique devrait continuer à ralentir  
pour atteindre une croissance nulle selon les dernières estimations. La  
hausse des prix devrait aussi s’atténuer mais rester à un niveau élevé  
g.a., %  
Inflation, IPC  
Croissance réelle du PIB  
20  
15  
(
inflation de 11,5% attendue en 2021). La banque centrale devrait, en  
effet, continuer d’injecter des montants importants dans l’économie en  
participant au financement du déficit du gouvernement.  
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0
5
0
RÉSURGENCE DES TENSIONS POLITIQUES ET DES CONFLITS  
La dégradation des perspectives économiques s’accompagne, par  
ailleurs, d’uneimportantedétériorationducontextepolitique. Cedernier  
est marqué par une résurgence des conflits ethniques et rappelle la  
situation fragile du pays. Avec l’adoption d’une nouvelle constitution  
en 2010 et l’accord de paix signé avec l’Érythrée en décembre 2018,  
le contexte socio-politique du pays a connu une certaine période de  
stabilisation. L’arrivée au pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed  
en avril 2018 a notamment permis d’amorcer certains progrès de  
gouvernance.  
2014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
GRAPHIQUE 1  
SOURCES : FMI, OFFICE CENTRAL DE STATISTIQUE, BNP PARIBAS  
fonctionnaires, ou encore l’augmentation du pouvoir exécutif dans le  
contexte d’état d’urgence. Les soulèvements et les manifestations,  
ainsi que les tensions au sein du gouvernement de coalition, ont  
témoigné de cette frustration, par ailleurs exacerbée par les difficultés  
Néanmoins, depuis quelques mois, on constate une dégradation de économiques, les restrictions sanitaires et le report des élections  
l’environnement sociopolitique marqué par un mécontentement générales. Ce report (les élections générales étaient prévues en août)  
croissant envers le gouvernement. Ce dernier a, en effet, suscité et l’extension des mandats électoraux ont particulièrement cristallisé  
d’importantes critiques suite à l’arrestation d’éminents dirigeants de les tensions. À cet égard, la détérioration de la situation dans la région  
l’opposition, l’instauration d’une loi interdisant l’opposition parmi les du Tigré, au nord du pays, est préoccupante. Les autorités locales (Front  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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Eco Emerging // 1 trimestre 2021  
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de libération du peuple du Tigré, TPLF) ont décidé de défier le report  
des élections générales en organisant des scrutins en septembre. Cela  
a exacerbé les hostilités entre les autorités régionales et fédérales qui  
ont abouti au déploiement de forces armées et à des confrontations.  
Ces affrontements font courir le risque de conflits dans l’ensemble  
du pays, avec l’émergence de revendications ethniques dans d’autres  
régions. Outre les conséquences locales, le conflit est aussi susceptible  
d’avoir des répercussions régionales étant donné le rôle majeur que  
joue l’Éthiopie en matière de sécurité dans la région.  
Cestensionsviennentparailleurss’ajouterauxdésaccordsdiplomatiques  
observés avec le Soudan et l’Égypte concernant la finalisation du grand  
barrage de la renaissance éthiopienne (GERD). En effet, l’Égypte et le  
Soudan accusent Addis-Abeba de menacer leur approvisionnement en  
eau, déjà irrégulier car exposé aux aléas climatiques. Des pourparlers  
sont toujours en cours sur la question du remplissage du barrage et  
sont susceptibles de retarder l’aboutissement du projet prévu en 2023.  
UN FAIBLE NIVEAU DE LIQUIDITÉ LIÉ AU RÉGIME DE CHANGE  
USD Mns  
Réserves en devises  
USD/ETB  
Service de la dette publique ext.  
Taux de change (é.d.)  
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3
0
0
0
4000  
3000  
2000  
1000  
0
20  
10  
0
Actuellement, ces éléments entament l’optimisme quant aux  
progrès vers une réelle transition économique. Le contexte est en  
effet susceptible de ralentir certaines réformes. L’accroissement des  
tensions pourrait aussi amener certains investissements et projets  
de privatisation à être reportés, en raison de craintes de la part des  
investisseurs étrangers.  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019e  
2020p  
2021p  
GRAPHIQUE 2  
SOURCES : BANQUE NATIONALE D’ETHIOPIE, FMI, BNP PARIBAS  
Le stock total de dette extérieure est estimé à 30% du PIB en 2020 (60%  
détenu par le gouvernement central). Bien que son niveau demeure  
limité, son coût devient de plus en plus important. La charge de la  
dette extérieure devrait atteindre un tiers des exportations, ce qui  
constitue un niveau d’alerte. La surévaluation de la devise locale limite  
l’ajustement face au choc. La persistance des déficits courants, les  
faibles réserves de change et l’augmentation des remboursements de  
la dette extérieure présentent donc un risque pour la solvabilité de la  
dette extérieure.  
Heureusement, les accords de reprofilage de la dette, dernièrement  
conclus avec la Chine, et l’initiative de suspension du service de la  
dette (ISSD) par le Club de Paris permettent à court terme d’atténuer  
les pressions financières. Les lignes de liquidités d’urgence fournies  
par le FMI et la Banque mondiale représentent également une aide  
non négligeable. Néanmoins, étant donnée la part importante de  
la dette détenue par des créanciers non officiels et obligataires, le  
risque souverain en devises étrangères reste très élevé car la dette  
extérieure atteint plus de la moitié (59% du total) de la dette publique  
totale et son service représente près de 65% des réserves en 2020. Les  
remboursements de la dette extérieure publique devraient augmenter  
au cours des prochaines années en raison du refinancement de l’euro-  
obligation (USD 1 milliard) arrivant à échéance en 2024.  
UNE PRESSION ACCRUE SUR LES FINANCES EXTÉRIEURES  
Le report des investissements étrangers pourrait être particulièrement  
dommageable à l’économie éthiopienne. En effet, le pays souffre d’un  
manque structurel de devises, qui constitue sa principale source de  
vulnérabilité. La base d’exportation, faible et volatile, est largement  
pénalisée par la surévaluation du taux de change et s’est accompagnée  
d’une demande croissante d’importations ces dernières années. Ainsi,  
les revenus en devises se sont réduits et le risque de liquidité s’est  
accru.  
Dans la situation actuelle, les niveaux demeurent insuffisants pour  
permettre aux autorités un ajustement face au choc. Avec la crise, le  
déficit du compte courant devrait continuer d’enregistrer des niveaux  
de l’ordre de -5% du PIB. En effet, malgré une baisse des importations  
de biens et services et une amélioration des termes de l’échange  
(
grâce notamment à la baisse du cours du pétrole), les exportations  
ne devraient couvrir que 18% des importations sur l’année 2020. Aussi,  
les exportations de services devraient fortement se contracter (-24%  
attendu en 2020) étant donné la baisse des revenus du tourisme qui  
représentent le principal poste.  
Une détérioration de la balance des capitaux est attendue en 2020 en  
raison, en outre, de l’aversion au risque des investisseurs et du manque  
d’entrées de capitaux étrangers. Les IDE nets connaissent en effet  
une diminution et ne devraient couvrir que 40% du déficit du compte  
courant en 2020 (contre plus de 60 % en moyenne en 2015/2019).  
Le besoin de financement est estimé à USD 6,2 milliards en 2020.  
L’initiative de suspension du service de la dette dont le pays bénéficie  
Le programme du FMI conclu fin 2019 est donc déterminant pour  
renforcer la solvabilité du pays et amorcer les réformes structurelles  
nécessaires pour assurer l’attractivité de l’économie et donc la soute-  
nabilité de la dette. L’ajustement du taux de change figure notamment  
parmi les mesures-clefs à court terme. Néanmoins, une telle réforme  
implique une dégradation de la balance commerciale, un risque in-  
flationniste et un alourdissement du fardeau de la dette. Le pays est  
financièrement soutenu mais reste sur une ligne de crête.  
(
non pris en compte dans cette donnée) permettrait de réduire  
partiellement ce montant ainsi que le besoin de financement pour  
2
021. Néanmoins, le très faible niveau des réserves, estimé à 2 mois  
d’importations, laisse peu de marge de manœuvre aux autorités.  
Achevé de rédiger le 11 janvier 2021  
Malgré les efforts initiés pour développer la base à l’exportation à  
court terme, les importations devraient croître plus rapidement que  
les exportations et donc creuser le déficit de la balance commerciale.  
Perrine GUERIN  
perrine.guerin@bnpparibas.com  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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