Emerging

Désillusion

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Eco Emerging // 3 trimestre 2020 (achevé de rédiger le 16 juillet 2020)  
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INDE  
DÉSILLUSION  
L’Inde pourrait enregistrer, cette année, une contraction sans précédent de son activité. Toute la question est de  
savoir quelle sera l’ampleur du rebond à venir. Les agences de notation commencent à douter d’un retour à son  
potentiel de croissance au cours des prochaines années car le ralentissement de l’activité est bien antérieur au  
choc de la Covid-19. Il remonte, a minima, à 2018 mais pourrait être le prolongement de la crise financière de 2009.  
Depuis 2014, la croissance indienne semble n’avoir été soutenue que par des chocs extérieurs positifs et avoir donné  
l’illusion d’une croissance robuste. Or, le secteur bancaire reste encore trop fragile pour relancer la croissance sur  
ses rythmes passés.  
CROISSANCE FRAGILE DEPUIS 2018 VOIRE 2009  
PRÉVISIONS  
Sur l’ensemble de l’année budgétaire 2019/20 achevée au 31 mars 2020  
(
année fiscale 2020), la croissance économique indienne a enregistré  
une croissance de seulement 4,2%, la performance la plus faible depuis  
la crise financière internationale de 2009, et bien inférieure au potentiel  
de croissance estimé à 7,3%. Au dernier trimestre de l’exercice 2019/20  
2
018  
6,1  
3,4  
2019  
4,2  
2020e  
-4,7  
2021e  
8,3  
PIB réel(1), variation annuelle (%)  
Inflation moyenne(1) (CPI, %)  
(
entre janvier et mars 2020), la croissance n’était que de 3,1% par  
4,7  
3,5  
4,4  
rapport à la même époque un an plus tôt. Toutes les composantes de  
la croissance ont décéléré sensiblement ou se sont contractées. Ce fort  
ralentissement reflète, en partie seulement, l’impact de l’épidémie de  
coronavirus sur l’activité économique.  
Solde budgétaire gouv et adm.(1) / PIB (%)  
-6,3  
-7,3  
-11,5  
-8,5  
Dette gouv et des adm. (1) / PIB (%)  
Solde courant(1) / PIB (%)  
69,9  
-2,1  
72,2  
-0,8  
84,9  
-0,1  
83,7  
-1,0  
Le ralentissement de l’activité est bien antérieur à la crise du  
coronavirus. Il a débuté en septembre 2018, suite à la faillite de deux  
filiales de la société financière non bancaire Infrastructure Leasing &  
Financial Services (IL&FS). Depuis cette date, l’activité économique a  
progressivement ralenti, les profits des entreprises ont baissé et le  
taux de chômage a augmenté.  
(
1): Année budgétaire du 1er avril de l’année t au 31 mars de l’année t+1  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
TABLEAU 1  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
La faillite de IL&FS a généré une forte baisse de l’offre de crédit de la  
part des organismes de financement non bancaires (les Non Banking  
Financial Companies et les Housing Finance Companies) dont le poids  
dans le financement de l’économie (notamment celui des ménages,  
des sociétés immobilières et des PME) avait très fortement augmenté  
à partir de 2014 (les NBFC et les HFC s’étant substituées aux banques  
publiques alors en difficulté). À partir de 2018, les sociétés de gestion  
d’actifs (mutual funds), principales sources de financement des NBFC,  
ont fortement réduit leur exposition aux plus fragiles d’entre eux,  
générant une forte hausse de leurs coûts de financement et une crise  
de liquidité.  
La baisse du crédit non bancaire depuis septembre 2018 a pénalisé  
tout un pan de l’activité économique, notamment les secteurs de la  
construction et de l’immobilier. Le nombre de projets immobiliers  
résidentiels a baissé de 85% sur l’année 2019/20 et les prix de vente  
des biens résidentiels se sont contractés de 2,7% en g.a au T4 2019.  
Sur l’ensemble de l’année 2019, seulement un tiers des demandes de  
crédit des TPE (très petites entreprises) et des PME (petites et moyenne  
entreprises), qui jouent un rôle essentiel dans l’économie (elles sont à  
l’origine de 29% du PIB et 48% des exportations), a été accordé.  
PRODUCTION INDUSTRIELLE  
Moyenne mobile 3 mois, %  
Production industrielle  
Biens en capital  
2
1
0
0
0
Biens de consommation durables  
-
-
-
-
-
-
-
-
10  
20  
30  
40  
50  
60  
70  
80  
2
015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
GRAPHIQUE 1  
SOURCE : RBI  
1
Selon certains économistes le ralentissement économique enregistré  
Depuis septembre 2019, le ralentissement de l’activité s’est intensifié. depuis 2018 ne serait qu’un prolongement des conséquences de la  
La consommation des ménages a ralenti conjointement à la hausse crise de 2009. En effet, depuis 2009, la situation financière des banques  
du taux de chômage et les investissements des entreprises se sont et des entreprises est restée fragile, pénalisant les investissements,  
contractés (-2,8% sur l’ensemble de l’année 2019/2020) avec la baisse la compétitivité et in fine les exportations indiennes. Depuis 2014-15,  
de leurs profits et des difficultés de financement. Enfin, les exportations une succession de chocs extérieurs positifs temporaires aurait permis  
se sont contractées, comme dans le reste de l’Asie, reflet des tensions de soutenir la croissance (en particulier la forte baisse des prix des  
commerciales entre la Chine et les États-Unis.  
matières premières et la hausse du crédit non bancaire depuis 2014) et  
donné l’illusion d’une croissance robuste.  
1
Arvind Subramanian et Josh Felman (2019).  
La banque  
d’un monde  
qui change  
e
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En revanche, la crise de la Covid-19 a frappé de plein fouet une écono-  
mie déjà fondamentalement plus fragile avec des marges de manœuvre  
budgétaires et monétaires limitées pour faire face au choc. Ainsi, pour  
la première fois depuis l’année budgétaire 1979/80, l’Inde n’échappera  
pas à la récession, ce qui n’était pas anticipé au début de la pandémie.  
INDICES DE CONFIANCE DES ENTREPRENEURS (PMI)  
PMI Manufacturier  
PMI Services  
7
6
0
0
UNE CONTRACTION DE L’ACTIVITÉ SANS PRÉCÉDENT  
En juin dernier, le FMI a révisé ses prévisions de croissance. Il estime  
désormais que l’économie indienne se contractera de 4,5% sur l’année  
50  
4
3
0
0
2
1
020/21 (alors qu’il n’anticipait en avril qu’un fort ralentissement à  
,9%) et ne rebondira que de 6% en 2021/22. Le confinement de la  
population pendant dix semaines a eu un effet sans précédent sur  
l’activité économique. Par ailleurs, même si le confinement général est  
levé depuis le 1er juin, plusieurs états ont été contraints de maintenir  
certaines villes ou quartiers confinés au regard de l’évolution de  
l’épidémie. Fin juin, le nombre de nouveaux cas de coronavirus était  
toujours en augmentation de 4% par jour.  
Pendant le confinement, la contraction de l’activité a atteint des  
niveaux sans précédents. En avril-mai, la baisse de la production  
industrielle a atteint -46% en moyenne par rapport à la même période  
l’année dernière (après avoir reculé de plus de 18% en g.a. en mars), la  
contraction de l’activité étant particulièrement forte pour la production  
de biens en capital. Les résultats d’enquête auprès des entrepreneurs  
dans l’industrie et les services confirment une forte contraction de  
l’activité pour le troisième mois consécutif fin juin.  
Depuis la fin du confinement généralisé le 1er juin, l’activité a  
légèrement rebondi. L’indice de confiance des entrepreneurs dans  
l’industrie s’est redressé en juin à 47,2 bien qu’il reste inférieur à 50,  
seuil au-delà duquel l’activité progresse. Le taux de chômage a reflué  
de plus de 15 points de pourcentage à 8% mi-juillet par rapport à son  
point haut enregistré en avril-mai. Enfin, après avoir considérablement  
chuté en avril, la consommation d’électricité est repartie à la hausse.  
Par ailleurs, indépendamment de l’épidémie de Covid-19, selon les  
organismes météorologiques, la mousson devrait être bonne cette  
année et soutenir les revenus des ménages ruraux.  
20  
10  
0
2
008  
2011  
2014  
2017  
2020  
SOURCE : MARKIT  
GRAPHIQUE 2  
Néanmoins, la situation reste très hétérogène selon les banques  
publiques et certaines d’entre elles pourraient avoir besoin, une fois  
encore, de nouvelles injections de capital dans les prochains mois.  
Par ailleurs, la liquidité est insuffisante (les actifs liquides ne couvraient  
que 22,9% des engagements à court terme fin 2019) et la profitabilité  
est extrêmement faible (les ROA et ROE s’élevaient à seulement 0,2%  
et 2,7% en 2019).  
La crise économique générée par l’épidémie de Covid-19 va générer  
une hausse des risques de crédit estimée à 220 points de base par  
S&P en mai dernier mais elle pourrait être beaucoup plus importante  
au regard de la contraction de l’activité prévue. En outre, dès 2019,  
la situation financière des entreprises a commencé à se dégrader. La  
banque centrale estimait en fin d’année que les secteurs d’activité les  
plus fragiles en termes de risques de crédit étaient : la construction, les  
métaux, les infrastructures, l’exploitation minière.  
UN SECTEUR BANCAIRE FRAGILE POUR FAIRE FACE AU CHOC  
Hormis les entreprises et salariés des secteurs du transport, de la  
Le secteur bancaire indien est fragile, en particulier les banques construction, du tourisme, des restaurants et centres commerciaux,  
publiques, même si le sauvetage en mars 2020 de Yes Bank par le les agents économiques les plus exposés au confinement ont été les  
gouvernement et la banque centrale a rappelé que certaines banques ménages et les très petites, petites et moyennes entreprises (qui  
privées pouvaient être vulnérables.  
représentent respectivement 27% et 5% des crédits bancaires). La  
suspension des remboursements de prêts pour une durée de trois  
mois aura permis d’alléger en partie seulement les tensions sur ces  
emprunteurs. En outre, même si les banques sont les principaux  
créanciers des moyennes entreprises, ce sont les NBFC qui sont les  
plus exposées aux emprunteurs les plus fragiles.  
Certes, globalement, la qualité des actifs bancaires s’est améliorée  
depuis 2018 mais elle reste fragile alors que les provisions sont  
insuffisantes (selon le FMI le ratio des créances douteuses nettes des  
provisions au capital s’élevait à 41% fin 2019). Fin septembre 2019, le  
ratio de créances douteuses dans l’ensemble du secteur bancaire était  
de 9,2% mais il atteignait encore 12,7% dans les banques publiques Les banques et les NBFC vont devoir affronter la hausse des risques  
(
contre 3,9% dans les banques privées). Par ailleurs, en dépit de de crédit alors qu’elles sont déjà fragilisées. Même si elles devraient  
l’adoption de la loi sur les faillites en 2016 (Insolvency and Bankruptcy continuer de bénéficier du soutien du gouvernement, elles seront plus  
Code), les délais de restructuration de dettes restent longs (394 jours sélectives dans l’octroi de financement, ce qui constituera un frein à  
en moyenne) bien qu’ils aient été considérablement réduits.  
la reprise.  
Fin mars 2020, les fonds propres étaient globalement suffisants pour  
respecter les exigences de solvabilité grâce aux importantes injections  
2
de capital par le gouvernement au cours des deux dernières années (le  
ratio d’adéquation en fonds propres s’élevait à 15,3%).  
2
Au cours des deux derniers exercices budgétaires, le gouvernement a injecté INR 2826 mds i.e l’équivalent de 1,4% du PIB afin de recapitaliser les banques publiques les plus fragiles;  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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