Eco Insight

États-Unis : Un peu d’huile dans les rouages du marché des Treasuries

18/06/2026
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Le cadre réglementaire américain devient plus favorable aux conditions d’intermédiation du marché des titres du Trésor américain. L’allègement des exigences de levier a permis aux très grandes banques (les G-SIB) de jouer pleinement leur rôle d’intermédiaires au cours des premiers mois de l’année. La révision en cours de la méthode de calcul des surcouches de fonds propres G-SIB pourrait, elle aussi, être bénéfique à la liquidité du marché. En revanche, la capacité des grandes banques américaines à absorber la dette fédérale devrait demeurer restreinte.

La norme de levier joue à nouveau son rôle de filet de sécurité

En 2025, la nécessité de recalibrer la norme de levier renforcée (enhanced Supplementary Leverage Ratio, eSLR) imposée aux groupes bancaires d’importance systémique (G-SIB) s’était invitée à l’agenda des régulateurs américains[1]. La contrainte bilancielle était, en effet, sur le point de devenir plus forte que l’exigence de fonds propres pondérée des risques (cf. encadré). Elle menaçait d’empêcher, voire de désinciter, certaines grandes banques à assurer leur rôle d’intermédiaires sur le marché des Treasuries. Une situation indésirable en temps normal, et encore plus en période de stress.

Exigences de levier : de quoi parle-t-ton?

En novembre dernier[2], l’exigence eSLR a été ramenée au niveau de la recommandation bâloise, c’est-à-dire à 3% augmenté d’un coussin fixé à 50% de la surcharge G-SIB calculée selon la méthode du Conseil de stabilité financière, dite « méthode 1 » dans le cadre réglementaire américain[3]. La date d’entrée en vigueur de cette nouvelle règle eSLR était fixée au 1er avril 2026 (délai légal). Parce qu’elle introduisait un assouplissement, les banques ont toutefois été autorisées à l’appliquer, par anticipation, dès le 1er janvier. En vertu de la nouvelle formule, les exigences eSLR des 8 plus grandes banques américaines (les G-SIB) s’établissent depuis cette date dans une fourchette de 3,5% à 4,25%, contre une exigence uniforme de 5% précédemment. Le coussin imposé à leurs filiales de dépôts (au-delà de l’exigence de base de 3%) a été plafonné à 1%, de sorte que leurs exigences eSLR ne peuvent excéder 4%. Elles s’établissent ainsi dans une fourchette de 3,5% à 4%, contre une exigence uniforme de 6% précédemment.

Les exigences eSLR des 8-GSIB sont désormais moins contraignantes que leurs exigences pondérées des risques (graphique 1, cadrant de gauche). En d’autres termes, le montant de capital (Tier 1) requis pour satisfaire la norme de levier eSLR est moins important que celui requis par l’exigence pondérée. Cela signifie qu’à l’échelle consolidée, toutes les G-SIB ont la capacité d’élargir leur bilan au profit d’actifs sans risque, sans mobiliser de fonds propres Tier 1 supplémentaires. La norme de levier eSLR n’est plus « mordante ».

La norme de levier eSLR joue à nouveau son rôle de filet de sécurité pour les 8 G-SIB
… mais reste contraignante pour leurs principales filiales de dépôts

Une règlementation plus souple en faveur de la liquidité du marché des Treasuries

Comme l’espéraient les régulateurs, cet assouplissement a été favorable aux conditions d’intermédiation des titres du Trésor au cours des premiers mois de l’année. Dans un contexte de fortes incertitudes provoquées par le conflit en Iran, il a permis aux grandes banques d’absorber une partie des Treasuries qui ne trouvaient pas preneur sur le marché. En témoigne le gonflement de la position nette des primary dealers (pour la plupart des filiales de G-SIB), qui a atteint 1,8% de l’encours de la dette fédérale en mars et avril dernier, un plus haut depuis la crise financière de 2008 (graphique 2).

Les inventaires de Treasuries des primary dealers à leur plus haut depuis 2008

Cette progression est d’autant plus remarquable que la Réserve fédérale (Fed) a absorbé, entre mi-décembre et mi-avril, une part importante des nouvelles émissions de T-bills (tandis que les périodes 2014-2019 et 2022-2025 avaient été marquées par une réduction du bilan de la Fed). En renfort des programmes d’achats de titres de la Fed (Reserve Management Purchases) et du Trésor (Treasury buybacks), le relâchement de la norme de levier a ainsi pu contribuer à préserver la liquidité du marché des Treasuries et concourir à la détente des taux d’intérêt sur les marchés de mises en pension de titres (repo).

Mais une capacité d’absorption de la dette fédérale encore restreinte

L’allègement de la norme eSLR n’a, en revanche, pas provoqué le regain d’appétit attendu pour ces titres. Certes, les portefeuilles de négociation des G-SIB, qui abritent les titres portés par leurs filiales de courtage, se sont élargis (4,13% en moyenne de l’exposition levier au T1 2026 contre 3,54% en moyenne en 2025). Mais leurs portefeuilles d’investissement en Treasuries (détenus jusqu’à échéance ou disponibles à la vente) sont restés quasi stables[4] (respectivement 6,52% contre 6,55%, graphique 3). Diverses contraintes[5] ont empêché l’appel d’air espéré par le secrétaire au Trésor. Parmi elles, la norme eSLR. Elle demeure en effet « mordante », ou proche de l’être, pour 7 des 9 grandes filiales de dépôts des G-SIB (graphique 1, cadrant de droite). Or, les portefeuilles d’investissement en Treasuries des grandes banques sont, pour l’essentiel, inscrits aux bilans de leurs filiales de dépôts.

L'allègement de la norme eSLR n'a pas provoqué d’achats massifs de Treasuries

La révision proposée des surcouches de capital G-SIB devrait, à son tour, ajouter un peu d’huile dans les rouages

L’activité d’intermédiaire suppose l’inscription au bilan des teneurs de marché d’un large inventaire de titres et de nombreuses opérations de mise et prise en pension de titres. Elle a tendance, non seulement, à dégrader les ratios de levier des maisons mères des dealers (en élargissant leurs bilans) mais, aussi, leurs scores de systémicité (en gonflant les indicateurs de taille, de dépendance aux financements courts de marché et de complexité). Des scores dont sont déduites les surcouches de capital qui leur sont imposées (surcharges G-SIB).

La Fed a récemment proposé de réviser sa méthodologie[6]. Elle prévoit de revoir l’ensemble des coefficients de sa formule (afin de tenir compte de la croissance économique et de l'inflation), de réduire le poids de l'indicateur de dépendance aux financements courts de marché, d'introduire des tranches de surcharge plus étroites (afin d’atténuer les effets de seuil) et de calculer les positions sur la base des données en moyenne annuelle plutôt qu’en fin de période. Ces révisions devraient offrir aux G-SIB de nouvelles marges de manœuvre dans leurs activités d’intermédiation et être favorables à la liquidité du marché des Treasuries. Elles réduiront la pression sur la taille des bilans, en abaissant le niveau et le rythme de progression des surcharges. Elles permettront, en outre, de lisser l’offre de liquidités sur l’année et d’atténuer les mouvements de taux repo au moment des clôtures de comptes.

Néanmoins, cette réforme ne devrait pas non plus conduire à des achats massifs de Treasuries. D’une part, car les normes de levier LR et eSLR demeureront contraignantes pour la plupart des grandes filiales de dépôts des G-SIB. D’autre part, car l’allègement proposé des exigences de fonds propres pondérées des risques risque d’inverser la hiérarchie des exigences. La norme de levier pourrait redevenir « mordante » au niveau consolidé[7] et empêcher, ou désinciter, les grandes banques à jouer leur rôle d’intermédiaires de marché.

La poursuite de l’essor du champ de la compensation centralisée des opérations de pensions livrées de Treasuries devrait être bénéfique à la liquidité du marché. Mais, à défaut d’une maîtrise de la trajectoire de la dette fédérale, il est à craindre que les autorités américaines n’aient de cesse de déployer des efforts pour préserver le rôle des dealers sur le marché des Treasuries.

Achevé de rédiger le 13 juin 2026


[1] Cf. Le marché des Treasuries, un colosse aux pieds d’argile : remettre de l’huile dans les rouages.

[2] Federal Reserve Board - Agencies issue final rule to modify certain regulatory capital standards.

[3] Aux États-Unis, la surcouche de capital imposée aux G-SIB est déterminée à l’appui de deux méthodes : celle du Conseil de stabilité financière (dite « méthode 1 ») et celle de la Fed (« méthode 2 »). La plus sévère des deux méthodes (généralement la méthode 2) est retenue pour calibrer l’exigence globale de fonds propres pondérée des risques. Le résultat de la méthode 1 est désormais utilisé pour fixer l’exigence eSLR.

[4] À l’exception de JP Morgan et Goldman Sachs.

[5] Des achats massifs auraient accru les surcharges G-SIB en gonflant l’indicateur de taille, dégradé les ratios de levier simples et ratios eSLR (qui sont contraignants pour certaines filiales de dépôts), augmenté l’exposition des banques aux risques de transformation et de taux d’intérêt ou seraient entrés en conflit avec les limites d’expositions internes aux risques de marché.

[6] Federal Register: Regulatory Capital Rule (Regulation Q): Risk-Based Capital Surcharges for Global Systemically Important Bank Holding Companies; Systemic Risk Report (FR Y-15). La proposition est ouverte aux commentaires jusqu’au 18 juin.

[7] Pour rappel, la surcouche de capital imposée aux G-SIB américaines est déterminée à l’appui de la « méthode 2 », en cours de révision, tandis que la surcouche utilisée pour calibrer l’exigence eSLR est définie à l’appui de la « méthode 1 », moins sévère mais figée.

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE