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Conséquences de la crise sur l’emploi des expatriés

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Eco Emerging // 3 trimestre 2020 (achevé de rédiger le 16 juillet 2020)  
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CONSEIL DE COOPÉRATION DU GOLFE  
CONSÉQUENCES DE LA CRISE SUR L’EMPLOI DES EXPATRIÉS  
L’emploi massif de travailleurs expatriés, élément-clé du modèle de développement dans le Golfe, est remis en  
cause à la fois par la récession, l’aggravation des déficits budgétaires et les programmes de nationalisation de  
l’emploi, notamment dans le secteur public. Les secteurs de la construction et des services, qui emploient également  
massivement des expatriés, souffrent en retour de la réduction des dépenses publiques. Néanmoins, il n’est pas  
certain que la réduction attendue de l’emploi expatrié donne lieu à une augmentation significative et durable de  
l’emploi pour les nationaux. Les pays du Golfe pourraient avoir du mal à se passer de la main d’œuvre étrangère.  
UNE RÉFORME À DEUX FACETTES  
PRÉVISIONS DE L’ARABIE SAOUDITE  
Le double choc économique lié à la pandémie de Covid-19 et à la chute  
des prix du pétrole survient à un moment particulier pour les pays du  
Golfe. En effet, un certain nombre d’entre eux se sont engagés dans un  
processus de réforme de leur modèle économique afin de diversifier  
leur économie et d’y réduire le rôle de l’État. En même temps, l’un  
des principaux axes de ces réformes est la création d’emplois pour  
les nationaux dans le secteur privé. Cette réforme à deux facettes  
2
018  
2,2  
2,5  
2019  
0,3  
2020e  
-6,3  
2021e  
3,8  
PIB réel, variation annuelle (%)  
Inflation moyenne (IPC, %)  
Solde budgétaire / PIB (%)  
-1,2  
-4,5  
3,6  
1,1  
-5,9  
-11,4  
-7,9  
(
encourager le développement du secteur privé et « nationaliser »  
les emplois) est surtout nécessaire en Arabie saoudite, à Bahreïn et à  
Oman qui font face à des déficits budgétaires récurrents et à une forte  
pression sur le marché du travail.  
Dette du gouv. central / PIB (%)  
Solde courant / PIB (%)  
19,0  
9,0  
23,0  
4,7  
32,0  
-4,1  
36,0  
-0,1  
Ces pays ont introduit des programmes favorisant l’emploi des  
nationaux depuis de nombreuses années. Cependant, c’est surtout  
depuis 2016 et la persistance d’une conjoncture pétrolière défavorable  
aux producteurs du Conseil de coopération du Golfe (CCG) que le  
processus s’est accéléré. Le cas le plus significatif est celui de l’Arabie  
saoudite, avec la mise en place du programme Nitaqat et la volonté de  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
TABLEAU 1  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
INDICE PMI DU SECTEUR PRIVÉ NON PÉTROLIER, EMPLOI  
«
nationaliser l’emploi » progressivement dans certaines professions.  
Arabie Saoudite  
Emirats Arabes Unis  
Qatar  
5
5
5
5
4
4
6
4
2
0
8
6
Cela a commencé à produire des résultats positifs avec une hausse de  
l’emploi des nationaux dans le secteur privé.  
Néanmoins, dans l’ensemble du CCG, la répartition de l’emploi dans le  
secteur privé entre nationaux et expatriés n’a pas réellement évolué.  
D’après les données disponibles, la proportion d’expatriés parmi la  
population active totale continue d’être très élevée, supérieure à 80% et  
pratiquement stable depuis ces cinq dernières années. Cela vaut autant  
pour les pays à pression faible sur le marché de l’emploi et en situation  
budgétaire acceptable (Koweït, Qatar, Émirats arabes unis (EAU)), que  
pour ceux où la problématique de l’emploi public des nationaux se pose  
depuis de nombreuses années (Bahreïn, Arabie saoudite, Oman). Ainsi,  
en Arabie saoudite, malgré le volontarisme de la politique mise en  
place, ce taux était de 77% en T1 2020, inchangé par rapport à fin 2016.  
44  
janv.-19  
avr.-19  
juil.-19  
oct.-19  
janv.-20  
avr.-20  
juil.-20  
GRAPHIQUE 1  
SOURCE : MARKIT  
certains gouvernement devront faire appel à leur fonds souverain afin  
de faire face au besoin de financement.  
LES CONTRAINTES BUDGÉTAIRES SE RESSERRENT  
La crise économique actuelle est inédite dans son ampleur, d’autant  
qu’elle survient après plusieurs années difficiles marquées par une  
dégradation des principaux indicateurs macro-économiques dans le  
Golfe. Le solde budgétaire agrégé de la zone est passé de +8,4% du PIB  
pour la période 2010-14, à -6,5% du PIB pour les années 2015-19 et il  
devrait atteindre un record en 2020, à -12,7%. Les recettes budgétaires  
issues des hydrocarbures devraient chuter de 42% cette année, soit  
environ USD 110 mds en raison de l’effet conjugué de la baisse des  
prix et de l’imposition de quotas de production destinés à limiter  
l’offre d’hydrocarbures sur le marché mondial. Avec le creusement des  
déficits budgétaires, les indicateurs de solvabilité sont en dégradation.  
Les émissions de dette atteignent, elles aussi, un record depuis le début  
de cette année (USD 26 mds sur le marché des Eurobonds), tandis que  
Compte tenu de la très forte progression de leur endettement,  
les marges de manœuvre des gouvernements sont étroites et ces  
derniers ne peuvent se permettre à la fois de soutenir l’activité et de  
poursuivre les réformes des finances publiques. Les plans de soutien à  
l’activité, en réponse aux conséquences de la pandémie de Covid-19,  
sont relativement modestes (entre 2% et 5% du PIB), et, surtout, ils  
s’accompagnent de mesures de restrictions budgétaires parfois  
significatives. Ainsi, en Arabie saoudite, le triplement du taux de TVA  
a surpris par son ampleur et son caractère a priori pro-cyclique, et les  
réductions de dépenses pourraient atteindre 4% du PIB. Pour certains  
pays dont les finances publiques sont fortement dégradées, Bahreïn et  
Oman, les marges de manœuvre sont encore plus limitées.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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PLONGÉE DANS LA RÉCESSION  
ARABIE SAOUDITE : VARIATION DE L’EMPLOI PAR NATIONALITÉ  
Malgré les politiques de diversification économique mises en place  
depuis quelques années, la dépendance de l’activité économique aux  
revenus pétroliers reste forte. Ainsi, les transformations du marché  
pétrolier depuis 2015 ont eu des conséquences négatives sur l’activité  
économique hors pétrole en raison d’une réduction prolongée de la  
rente pétrolière. En moyenne, la croissance de l’activité non pétrolière  
s’est réduite de 6,8% durant la période 2010-14, à 2,5% durant les  
années 2015-19 pour l’ensemble de la zone. À noter que les perspectives  
pour 2020 sont franchement négatives (-3,4% en moyenne). Le rebond  
espéré en 2021 sera de toute façon limité par les perspectives moroses  
sur le marché pétrolier.  
5
4
00  
00  
t/t '000  
Nationaux  
Expatriés  
300  
2
1
00  
00  
0
-
-
100  
200  
Hors secteur pétrolier, les deux secteurs les plus affectés sont la  
construction (baisse des dépenses budgétaires) et le tourisme  
-300  
400  
(
restriction des déplacements). Ce sont aussi les secteurs qui emploient  
-
une large proportion de travailleurs expatriés. En Arabie saoudite et  
aux Émirats arabes unis, ces secteurs jouent un rôle relativement plus  
important qu’ailleurs dans la région. Ainsi, les secteurs du commerce  
de détail et de l’hôtellerie-restauration contribuent pour plus de 21%  
au PIB hors pétrole de ces deux pays, alors que cette proportion est  
inférieure à 15% ailleurs.  
T1 18 T2 18 T3 18 T4 18  
T1 19 T2 19 T3 19 T4 19 T1 20  
GRAPHIQUE 2  
SOURCE : GASTAT  
SCÉNARIO NÉGATIF À COURT TERME ET INCERTAIN AU-DELÀ  
Ces départs importants de main d’œuvre ne concernent pas seulement  
les emplois les moins qualifiés dans le bâtiment ou les services,  
mais aussi des positions intermédiaires. À court terme, cela aura  
mécaniquement des conséquences négatives sur la demande interne. À  
moyenterme, cettecriseéconomiquepourraitfavoriseruneaccélération  
de la nationalisation de l’emploi, mais celle-ci restera partielle comme  
le montrent les évolutions récentes en Arabie saoudite.  
QUELLES CONSÉQUENCES POUR L’EMPLOI EXPATRIÉ ?  
L’assainissement budgétaire à marche forcée se traduira par une  
réduction du nombre d’expatriés employés dans le secteur public (ils  
en occupent en général moins de 10% du total des emplois). Ainsi,  
dans un contexte électoral disputé, le Koweït a annoncé vouloir réduire  
de moitié la présence d’expatriés au sein de la compagnie pétrolière  
nationale et du gouvernement. Au Qatar, où les expatriés représentent  
EnArabiesaoudite, avantlacrisesanitaire, lapolitiquegouvernementale  
a eu des résultats positifs en termes de création d’emplois pour les  
nationaux. Ainsi, malgré une conjoncture économique déjà morose,  
les créations d’emplois ont atteint des niveaux élevés en T4 2019  
et T1 2020 (+100 000 environ) après plusieurs trimestres de baisse  
9
5% de la population active, le gouvernement entend réduire de 30%  
la masse salariale des expatriés employés dans le secteur public  
notamment dans les compagnies aérienne et pétrolière publiques)  
(
grâce à des baisses de salaire et/ou des licenciements. De même à  
Oman, le gouvernement cherche le plus possible à nationaliser  
l’emploi dans le secteur public. À l’échelle du CCG, ces décisions ne  
représentent pas a priori un nombre très important de départs mais  
sont significatives du caractère particulier de la crise actuelle et de ses  
conséquences sur les finances publiques et l’emploi.  
En parallèle, le fort ralentissement dans les secteurs hors pétrole  
devrait provoquer des départs massifs de travailleurs expatriés. Ainsi,  
plus de 150 000 expatriés ont quitté le Koweït depuis la mi-mars et  
on estime que plus d’un million de personnes pourraient les suivre  
d’ici la fin de l’année. Si les indicateurs avancés d’activité des secteurs  
non pétroliers ont rebondi depuis mai 2020 (tout en restant dans la  
zone de contraction car inférieurs à 50, au Qatar et en Arabie saoudite,  
tandis qu’ils sont revenus en zone d’expansion aux EAU) en Arabie  
saoudite, aux EAU et au Qatar, les sous-composantes emploi de ces  
indicateurs restent orientées à la baisse. Cette configuration (une  
reprise progressive de l’activité mais un marché du travail déprimé)  
devrait se poursuivre au moins jusqu’à la fin de l’année. On estime ainsi  
qu’en 2020, le nombre de travailleurs expatriés en Arabie saoudite et  
à Dubaï pourrait se réduire de 10%, ce qui représenterait environ 1,5  
million de personnes.  
(
-74 000 entre T1 2018 et T2 2019). Néanmoins, l’emploi des expatriés  
a progressé encore plus significativement durant la même période.  
Depuis T2 2018, l’emploi total a ainsi progressé de 9%, celui des non-  
Saoudiens de 11% et celui des Saoudiens de seulement 3%. Les rigidités  
du marché de l’emploi (inertie des salaires, manque de qualification)  
sont encore importantes. Dans l’ensemble des pays du CCG, il est trop  
tôt pour déterminer si la réduction de l’emploi expatrié attendue à  
court terme donnera lieu à une augmentation significative et durable  
de l’emploi des nationaux.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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