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Double choc pour une économie fragile

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Eco Emerging // 3 trimestre 2020 (achevé de rédiger le 16 juillet 2020)  
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NIGÉRIA  
DOUBLE CHOC POUR UNE ÉCONOMIE FRAGILE  
Bien que contenue sur le plan sanitaire, la pandémie de coronavirus associée au retournement des cours du pétrole  
aura des conséquences économiques sévères. Sans réelle marge de manœuvre budgétaire, le gouvernement a introduit  
un plan de soutien à l’économie très modeste, alors que l’érosion rapide des réserves de change provoquée par des  
sorties importantes de capitaux et la chute des exportations pétrolières met le naira sous pression. La fragilisation  
des comptes publics et externes, malgré le soutien des bailleurs de fonds, obère ainsi toute perspective de reprise.  
Seulement quatre ans après sa dernière récession, le PIB devrait de nouveau se contracter significativement en 2020.  
En l’absence de remontée des cours du pétrole, le rebond sera modeste en 2021.  
Avec à peine 684 morts reportés début juillet et un peu plus de 30 000  
cas pour une population de 200 millions d’habitants, la pandémie de  
coronavirus est pour l’instant limitée. Cependant, le nombre d’infections  
ne cesse d’augmenter alors que le Nigéria est l’un des pays en Afrique  
qui teste le moins et que les mesures de restriction mises en place fin  
mars sont en train d’être assouplies. Si un reconfinement sévère est  
peu envisageable au regard de ses conséquences socio-économiques  
PRÉVISIONS  
2018  
1,9  
2019  
2,3  
2020e  
-4,2  
2021e  
2,4  
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
12,1  
-4,3  
11,5  
-5,0  
13,0  
-7,1  
12,0  
-6,0  
(
le secteur de l’informel pèse pour plus de 40% de l’économie selon la  
Banque mondiale), la persistance du risque sanitaire va continuer de  
peser lourdement sur les perspectives de reprise de l’activité. Surtout,  
le Nigéria doit faire face à un puissant choc pétrolier et financier avec  
des fondamentaux macroéconomiques dégradés.  
Dette des adm. publiques, % du PIB  
Balance courante, % du PIB  
23,1  
0,9  
25,0  
-3,6  
31,0  
-3,4  
32,5  
-2,6  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
COMPTE EXTÉRIEUR : LA PRESSION RESTERA FORTE  
TABLEAU 1  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
La position extérieure est nettement moins confortable que lors du  
précédent choc en 2015. Après trois années d’excédent, le compte  
courant a rebasculé dans le rouge en 2019 sous l’effet d’un gonflement  
des importations de biens et services. En 2020, la chute de la demande  
intérieureentraîneraunebaissedesimportations, maisquinepermettra  
pas de compenser les pertes subies du côté des exportations de pétrole  
AJUSTEMENT DU TAUX DE CHANGE CONTRE DOLLAR  
Taux officiel  
Taux parallèle  
Taux NAFEX  
6
00  
(
90% des exportations totales). En plus du retournement des cours du  
Brent, les engagements pris par le Nigéria dans le cadre de l’accord  
Opep+ devraient entraîner une diminution de sa production de pétrole  
de plus de 10% sur l’ensemble de l’année. Au total, les exportations  
pétrolières devraient chuter de moitié en 2020 à moins de USD 30 mds.  
À cela s’ajoutent des pressions inédites sur les transferts financiers de  
la diaspora nigériane dont les montants ont représenté plus de 25%  
des recettes en devises du compte courant ces dernières années.  
500  
4
3
00  
00  
200  
1
00  
Le compte courant restera donc lourdement déficitaire, au-delà de  
3
% du PIB. La situation financière est également précaire. Les sorties  
0
2
014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
massives de capitaux à partir du second semestre 2019 ont conduit à  
une érosion continue des réserves de change. Tombées à USD 35 mds à  
fin avril 2020, celles-ci se sont légèrement reconstituées depuis, grâce  
à l’assistance financière d’urgence de USD 3,4 mds accordée par le  
GRAPHIQUE 1  
SOURCES : CBN, BLOOMBERG, ABOKI FX  
FMI. Mais le répit sera sans doute de courte durée. Au T1 2020, le d’importations de biens et services, contre 9,3 mois fin 2017. Elles  
stock d’investissements de portefeuille sur la dette de court terme reviendraient donc à leur niveau de 2015-2016, lorsque les autorités  
en monnaie locale atteignait plus de USD 20 mds, soit l’équivalent avaient décidé de rationner considérablement leurs allocations de  
de 60% des réserves de change. Les investisseurs non-résidents ont devises. L’émergence d’un écart significatif sur le marché parallèle des  
notamment vendu une grande partie de leur stock de titres émis par changes depuis le début de l’année en dépit de la dévaluation de la  
la banque centrale. Ce stock, qui avait atteint un pic à USD 18 mds mi- monnaie laisse penser que c’est le déjà le cas (graphique 1).  
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019, est retombé à environ USD 8 mds, dont 70% arrivent à maturité  
d’ici la fin 2020). Le niveau toujours élevé des spreads souverains  
AJUSTEMENT DU NAIRA : NÉCESSAIRE MAIS INSUFFISANT  
753 points de base) indique une persistance de l’aversion au risque  
(
Dans ce contexte, la question de l’évolution du taux de change est  
redevenue centrale. Après quasiment quatre années de stabilité, les  
autorités monétaires ont procédé, le 20 mars dernier, à un ajustement  
de 15% du taux officiel de change. À 360 NGN/USD, le naira s’est ainsi  
nigérian. Malgré une aide additionnelle de USD 3,5 mds accordée par  
plusieurs bailleurs de fonds attendue prochainement, les réserves de  
change devraient donc de nouveau se réduire au second semestre pour  
clôturer 2020 sous la barre des USD 30 mds, soit à peine 4,7 mois  
La banque  
d’un monde  
qui change  
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Eco Emerging // 3 trimestre 2020 (achevé de rédiger le 16 juillet 2020)  
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approché du taux NAFEX (70-80% des transactions commerciales et  
financières) sans pour autant combler totalement son écart puisque ce  
dernier cote désormais autour de 390 NGN/USD. La banque centrale a  
laissé entendre qu’elle pourrait bientôt unifier les deux taux. Le projet  
reste vague mais semble avancer. Selon Bloomberg, les autorités  
monétaires auraient délivré de la devise au taux de 380 NGN/USD  
aux importateurs le 4 juillet dernier, ce qui impliquerait une nouvelle  
dévaluation de 5,3%.  
Si une unification des taux de change constituerait une avancée  
indéniable, le niveau du naira continuera néanmoins de poser question.  
Même en collant au taux NAFEX, le cours officiel resterait 20% inférieur  
à celui du marché parallèle. Sur le marché offshore, le taux forward  
à 1 an se situe également à 460 NGN/USD, soulignant de fortes  
pressions à la baisse. En outre, rien ne dit que les autorités monétaires  
soient prêtes à aller vers plus de flexibilité. Or, la persistance d’une  
inflation élevée dans un contexte de stabilité du change entraîne une  
appréciation du taux de change effectif réel (TCER), qui contribue à  
alimenter les déséquilibres extérieurs. Malgré l’ajustement nominal du  
taux de change de mars, le TCER restait supérieur de 22% à son niveau  
de fin 2016.  
CHUTE SPECTACULAIRE DE L’ACTIVITÉ  
PIB réel, g.a., %  
Indice PMI (é.d.)  
8
6
70  
65  
60  
55  
50  
45  
40  
35  
30  
4
2
0
-2  
-
-
4
6
-8  
2
014  
2015  
2016  
2017  
2018  
2019  
2020  
GRAPHIQUE 2  
SOURCES : NBS, STANBIC IBTC  
FINANCES PUBLIQUES : PEU DE FLEXIBILITÉ  
CROISSANCE : DE NOUVEAU EN RÉCESSION  
Le double choc de la pandémie et du retournement des cours du Alors que la croissance économique était encore positive au T1 2020  
pétrole a aussi considérablement compliqué l’équation budgétaire. (+1,9% en glissement annuel), les indicateurs avancés traduisent une  
Initialement basé sur un cours du baril à 57 dollars, le budget a été forte chute de l’activité au T2. Malgré une légère remontée depuis mai  
plusieurs fois modifié avant d’être voté sur une hypothèse conservatrice en liaison avec l’allègement des mesures de restrictions, l’indice PMI  
de 28 dollars. Avec plus de la moitié des ressources générées par le reste sous la barre des 50 points (graphique 2) après avoir touché  
secteur pétrolier, une base fiscale parmi les plus étroites au monde (les un point historiquement bas à 37,1 en avril. Or, les vents contraires  
recettes non pétrolières dépassaient à peine 4% du PIB en 2019) et des resteront puissants en raison des nombreux effets induits par la chute  
dépenses en capital inférieures à 1% de PIB, la flexibilité budgétaire des exportations de pétrole sur l’ensemble de l’économie. Face à cela,  
est quasi-inexistante. Malgré des ajustements sur des dépenses non le plan de relance budgétaire apparaît modeste (1,6% du PIB), tout  
prioritaires et la fin des subventions énergétiques, le déficit budgétaire comme les mesures mises en place par les autorités monétaires.  
consolidé devrait atteindre 7% du PIB cette année, soit deux points de En plus des injections de liquidité dans le secteur bancaire (2,4% du  
plus qu’en 2019.  
PIB) ou de la possibilité de restructurer temporairement les crédits des  
La couverture des besoins de financement demeurera problématique. clients les plus affectés par la crise, la banque centrale a baissé son  
L’Étatnedevraitpasémettresurlesmarchésobligatairesinternationaux taux directeur de 100 points de base à 12,5%. La décision a surpris car  
cette année en raison des conditions dégradées. En dépit du soutien elle intervient sur fond d’accélération de l’inflation (+12,4% en mai).  
important des bailleurs de fonds, la banque centrale sera une nouvelle Surtout, les canaux de transmission seront limités. Le secteur financier,  
fois largement sollicitée. En 2019, 75% du déficit budgétaire a été de par son exposition large au secteur pétrolier (27% du portefeuille  
monétisé, essentiellement via des facilités de trésorerie (overdraft de crédits) et le niveau élevé de dollarisation (40% des prêts sont en  
facilities). Compte tenu des tensions sur la liquidité domestique, une devise étrangère), va être sous pression. Moody’s s’attend ainsi à voir  
proportion relativement similaire est attendue pour 2020. Or, le coût du le taux de créances douteuses plus que doubler à 12-15%.  
financement direct par la banque centrale est significatif (taux directeur Au total, le PIB réel devrait se contracter de plus de 4% en 2020, quatre  
+
3%). Malgré une dette publique modérée (31% du PIB en 2020, dont ansaprèslaprécédenterécession.Enl’absencederemontéesignificative  
moins d’un tiers est en devise), le poids des charges d’intérêt devrait des cours du pétrole, la reprise attendue pour 2021 serait modeste à  
ainsi absorber plus de 40% des recettes du gouvernement général en 2,4%, soit un niveau encore inférieur à la croissance démographique.  
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020, soit le double de l’an dernier. En 2014, l’État consacrait moins Si une sortie par le haut est toujours possible (grâce à des réformes),  
de 10% de ses ressources au paiement des intérêts. Dans ce contexte, la fragilisation inquiétante de la situation macroéconomique pourrait  
le Nigéria a vu son rating souverain dégradé par les agences Standard cette fois contraindre les autorités à solliciter un programme de  
&
Poor’s et Fitch en mars-avril, et Moody’s placé une perspective financement conventionnel auprès du Fonds monétaire international.  
négative. Les spéculations sur le souhait des autorités de bénéficier Elles s’y étaient opposées lors du dernier choc.  
d’une suspension temporaire du service de la dette auprès de ces  
créanciers officiels sont également régulières malgré les démentis du  
ministre des Finances.  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
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