Edito

Économie mondiale : la résilience à l’épreuve

19/10/2026
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La surprenante résilience de l’économie mondiale aurait pu alimenter l’autosatisfecit habituel des sommets internationaux. Il n’en a rien été lors des Assemblées annuelles du FMI. Réunis à Bangkok du 12 au 18 octobre dernier, les responsables économiques se sont montrés conscients que « la résilience ne saurait être tenue pour acquise », comme l’énonce le préambule de la déclaration finale de la présidence du Comité monétaire et financier international. La croissance mondiale reste en ligne avec les prévisions établies il y a un an – lorsque les taux d’intérêt étaient nettement plus bas et qu’aucun choc énergétique n’était envisagé – ainsi qu’avec celles d’avril dont le scénario central reposait sur un choc de courte durée. Mais les facteurs qui, contre toute attente, ont jusqu’ici soutenu la croissance pourraient fléchir avant que les vents contraires faiblissent : les amortisseurs pétroliers s’épuisent ; le soutien budgétaire doit rapidement céder la place à la réduction des déficits, dans un contexte de taux d’intérêt durablement plus élevés ; l’essor de l’IA, qui a été un moteur de croissance salvateur, soulève de sérieuses questions quant à sa pérennité et à ses effets économiques de long terme. À ces enjeux mondiaux s’ajoutent les risques majeurs liés à la conjugaison des difficultés budgétaires et des échéances électorales en France et aux États-Unis, tandis que certains thèmes centraux jusqu’à récemment sont passés au second plan.

Croissance résistante pour la plupart des pays, inflation plus forte pour tous

Malgré le choc énergétique et la flambée des taux d’intérêt, la dernière prévision de croissance mondiale du FMI est inchangée par rapport à celles d’il y a un an et d’avril dernier – 3,1% en 2026 et 3,4% en 2027 – mais la répartition géographique a évolué : les perspectives des pays exposés aux guerres et de nombreux pays importateurs d’énergie ont été revues à la baisse, tandis que celles des économies les plus exposées à l’IA ont été relevées. L’Asie est la grande gagnante. Elle devrait représenter 68% de la croissance mondiale en 2026 – une prouesse pour une région fortement dépendante de l’énergie en provenance du Golfe. Par rapport aux prévisions de juillet, la croissance des économies avancées est relevée à 2,1% en 2026 (+0,4 point, sous l’impulsion de l’Allemagne) et reste à 1,8% en 2027. Parmi les économies émergentes, le FMI a relevé ses prévisions pour l’Asie et abaissé celles des autres régions. Dans le même temps, l’inflation globale mondiale devrait atteindre 4,7% en 2026, principalement sous l’effet des prix de l’énergie et de l’alimentation, avant de revenir à 4,1% en 2027 (révision de +0,2 point).

L’optimisme concernant l’IA domine mais des questions majeures restent sans réponse

Le sujet de l’intelligence artificielle a dominé les réunions. Selon un large consensus, il s’agit d’une source de transformations majeures, et elle est porteuse de grandes opportunités pour tous les pays. Mais, pour l’heure, ses effets économiques sont contrastés : elle stimule puissamment la demande mondiale – directement, par l’essor de l’investissement et du commerce, et indirectement, par les effets de richesse liés aux gains boursiers – mais elle entraîne aussi une forte hausse des taux d’intérêt (alimentée par les emprunts nécessaires au déploiement de l’IA) ; des prix des puces, des produits qui en contiennent ; des prix de l’électricité et de l’eau dont les centres de données ont besoin.

Au-delà de ce diagnostic partagé, de solides arguments sur plusieurs questions cruciales se sont affrontés. La plus pressante étant celle de savoir si l’IA générera des bénéfices à la hauteur des attentes actuelles. Dans le cas contraire – ou même si ces attentes étaient simplement revues à la baisse – il faut s’attendre à un net recul du prix des actifs liés à l’IA, à un tarissement brutal des financements et à un sérieux coup porté à la croissance partout où l’IA a été un moteur essentiel. Ce scénario ne figure dans aucune prévision centrale pour 2027, mais il constitue clairement un risque majeur. Dans quelle mesure l’IA stimulera-t-elle la productivité à cinq ou dix ans ? Le FMI n’intègre presque aucun gain dans son scénario central à cinq ans, mais il présente un scénario favorable dans lequel elle y parviendrait. L’IA créera-t-elle plus d’emplois qu’elle n’en détruira ? Augmentera-t-elle ou réduira-t-elle la part du travail dans le revenu ? Sera-t-elle inflationniste ou déflationniste au-delà du court terme ? Renforcera-t-elle la cyber-résilience ou décuplera-t-elle les cyberattaques ? Enfin, comment la taxer pour préserver l’assiette fiscale et compenser ses effets indésirables sur le marché du travail ?

Politiques économiques : des notes inégales

La politique monétaire a pris, à juste titre, un tour restrictif presque partout dans le monde, et de nouvelles hausses de taux sont probables dans les principales économies, sans toutefois aller jusqu’à menacer la croissance. Les banquiers centraux de la zone euro ont été particulièrement clairs sur leur volonté de s’en tenir à leur doctrine de « réaction modérée ».

La politique budgétaire, en revanche, ne s’est pas encore adaptée à la fin de la dette « bon marché ». Avec une dette publique élevée dans la plupart des pays, une part croissante des budgets nationaux sera absorbée par les charges d’intérêt si les déficits ne sont pas maîtrisés. Pourtant, très peu de pays assainissent leurs finances publiques. La principale recommandation du FMI a été d’y remédier de toute urgence, en particulier chez les plus mauvais élèves : les États-Unis et la France. La rigueur budgétaire aiderait aussi les banques centrales à freiner l’inflation, réduisant ainsi la nécessité de relever les taux.

Les politiques visant à corriger les déséquilibres mondiaux ne sont pas plus proches d’être adoptées que lors des précédentes réunions du FMI, mais ce dernier ne les a pas particulièrement mises en avant cette fois, au-delà du mantra selon lequel « les États-Unis doivent épargner davantage, la Chine consommer davantage et l’Europe investir davantage ». Il semble néanmoins que des discussions productives aient eu lieu à huis clos – au G7 sur les « politiques et pratiques non fondées sur le marché » – et que des échanges entre l’Europe et la Chine aient enregistré de premières avancées prometteuses sur un chemin qui s’annonce long. C’est mieux que rien, mais guère suffisant pour espérer des progrès dans un délai raisonnable. Entre-temps, les risques d’un ajustement désordonné continueront de grandir.

France et États-Unis sous surveillance

La France a été au centre des préoccupations de nombreux participants qui redoutent une répétition de la crise de la dette de la zone euro de 2010-2012 : un pays dont la dette publique frôle 120% du PIB, une croissance inférieure à son potentiel, un piètre bilan en matière d’assainissement budgétaire, des émeutes dans les rues et une élection présidentielle dans six mois, avec des candidats populistes en tête des sondages. Les responsables français et européens, ainsi que les participants du secteur privé, ont opposé à ce tableau une lecture moins alarmiste. La situation budgétaire est certes préoccupante mais en cours de traitement : le projet de budget prévoit un ajustement significatif et sera très probablement adopté sans être affaibli. Un consensus de plus en plus large, du centre gauche à l’extrême droite, se dessine en faveur d’un retour à la responsabilité budgétaire, en phase avec l’évolution de l’opinion publique. Enfin, le processus électoral ne fait que commencer et son issue reste très ouverte – notamment parce que l’on ne connaît ni le nom ni le nombre de tous les candidats. Il a également été souligné que l’effort budgétaire requis à moyen terme n’est pas supérieur à celui que la France a accompli entre 2011 et 2018 ou à l’approche de l’adoption de l’euro dans les années 1990. Cela n’a toutefois pas suffi à rassurer pleinement la plupart des participants, qui s’attendent à de nouvelles turbulences sur les marchés.

Les participants américains extérieurs à l’administration ont estimé de plus en plus probable une victoire démocrate à tous les niveaux lors des élections de mi-mandat. Dans tous les cas, ils ne s’attendent guère à un assainissement budgétaire, malgré une trajectoire alarmante qui pourrait finir par être sanctionnée par les marchés. Les participants autres qu’américains ont redouté aussi une imprévisibilité américaine croissante.

Les sujets passés au second plan

Les droits de douane ont été totalement absents de l’ordre du jour et des discussions. La finance tokenisée – plutôt que le sujet plus restreint des stablecoins – est restée présente mais moins en vue qu’auparavant : tandis que le secteur se structure, le débat se déplace des questions conceptuelles (« quoi ?» et « pourquoi ?») vers les aspects techniques (« comment ?»). Le changement climatique et les pays à faible revenu ont bien été à l’ordre du jour mais pas au premier plan cette fois-ci. À croire que le nombre de sujets exigeant une attention simultanée excède la capacité d’attention des responsables de la politique économique et financière.

*****

En conclusion, si le contexte mondial reste extraordinairement compliqué, il est rassurant de constater que les responsables de la politique financière mondiale sont, dans l’ensemble, pleinement conscients des risques comme des opportunités, mais aussi des mesures nécessaires pour que ces dernières l’emportent. Reste maintenant à aligner leurs actes sur ce diagnostic.

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