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El Niño 2026–2027 : de multiples pressions sur les prix et sur les approvisionnements

30/09/2026
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L’épisode climatologique El Niño 2026–2027 s’annonce comme l’un des plus intenses des cinquante dernières années avec des anomalies thermiques pouvant dépasser +3° C dans le Pacifique équatorial. D’après l’Organisation météorologique mondiale (OMM), El Niño devrait sévir jusqu’en février 2027 avec des effets asymétriques : l’Asie du Sud-Est et le nord de l’Amérique latine subiront des sécheresses, tandis que le sud du Brésil et l’Argentine pourraient bénéficier de pluies abondantes. Surtout, El Niño s’ajoute aux effets du réchauffement climatique et exacerbe les phénomènes extrêmes existants (sécheresses, inondations, canicules).

Les effets économiques de ce choc climatique passent principalement par trois canaux : les prix des matières premières agricoles, l’énergie et la logistique.

Les vulnérabilités diffèrent selon la dépendance alimentaire, énergétique et logistique du pays

Note de lecture :

Les scores sont normalisés sur une échelle de 0 à 10 pour faciliter les comparaisons entre pays et canaux.

Vulnérabilité alimentaire : basée sur le poids de l’alimentation dans l’IPC.

Vulnérabilité énergétique : basée sur la part de l’hydraulique dans la production d’électricité.

Vulnérabilité logistique : composante Trade and transport related infrastructure de l’indice Logistics Performance de la Banque mondiale, qui mesure la qualité des infrastructures nécessaires au transport et au commerce international.

Canal des prix des matières premières agricoles : la volatilité provoque des tensions aux effets inflationnistes

En Inde et Asie du Sud-Est, les sécheresses affecteront les récoltes, ce qui poussera à la hausse les cours (notamment du café, du cacao, du riz et de l'huile de palme). À l’inverse, dans le sud du Brésil et en Argentine, des pluies abondantes stimuleront la production de soja et de maïs, ce qui pèsera à la baisse sur les cours. Selon le FMI, El Niño a pour effet d’augmenter les prix alimentaires mondiaux sur un an de 5% (dans un épisode habituel) à 8% (très forte intensité), avec un impact maximal 6 à 12 mois après le pic climatique.

Pour un pays donné, le poids de l’alimentation dans son indice d’inflation (IPC) joue donc un rôle décisif. Ainsi, toutes choses égales par ailleurs, une hausse de 8% des prix ajoute environ 1 point d’inflation quand l’alimentation représente 13% du panier de l’IPC (moyenne des pays en vert sur la heatmap), 1,8 point lorsque ce poids atteint 22% (jaune), 2,8 points à 35% (orange) et près de 4 points au-delà de 49% (rouge).

Les risques sont orientés à la hausse : l’estimation de 8% ne tient pas compte des pertes supplémentaires liées aux sécheresses, inondations et autres évènements extrêmes, tandis que les réponses politiques aux chocs (constitution de stocks par les importateurs, multiplication de restrictions à l’exportation) peuvent amplifier et prolonger les tensions sur les prix. Le marché du riz entre 2023 et 2024 en fournit une illustration : la conjonction de restrictions à l’exportation de riz, imposées par l’Inde en juillet 2023 (afin de protéger son marché domestique), et de la sécheresse en Asie du Sud-Est a contribué à augmenter en moyenne de 30% le prix du riz sur l’année 2023 et à maintenir les prix mondiaux à des niveaux élevés plusieurs mois après la fin de l’épisode El Niño.

Canal de la production énergétique : une forte dépendance à l’hydroélectricité expose à un second choc d’offre

Les épisodes de sécheresse réduiront la production hydroélectrique en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Certains pays devront alors se tourner vers d’autres solutions plus coûteuses, comme les énergies fossiles dans un contexte de prix du pétrole et du gaz déjà élevés. Ce recours accroîtra la demande mondiale de pétrole et créera des pressions sur les prix qui pourraient, selon le FMI, persister jusqu’à quatre trimestres après le choc initial lié à El Niño. En Colombie, par exemple, où l’hydroélectricité représente 55% de la production d’électricité, une baisse de 30% de la production (déjà observée en 2023-2024) pourrait augmenter le coût de production de l’électricité de 15 à 20% (en supposant un coût de production thermique deux fois supérieur à celui de l’hydroélectricité). En Équateur (l'hydraulique représente 70% de la production d’électricité) et au Vietnam (30%), les pénuries d’électricité risquent de perturber les industries locales.

Canal de la logistique : les infrastructures de transport constituent un autre point de vulnérabilité

Le dernier canal concerne les perturbations du transport des marchandises dans un contexte de chaînes de valeur déjà fragilisées. La variable retenue dans notre heatmap est un proxy de la capacité des économies à absorber un choc (notamment climatique) affectant leurs infrastructures de transport (par exemple en maintenant le trafic, en détournant ou réorganisant les flux). La heatmap fait apparaître la vulnérabilité particulièrement élevée de l’Amérique latine. Sa capacité d’absorption d’un choc logistique est relativement limitée et on relève la forte exposition d’un point de passage stratégique, le canal de Panama, par lequel transite environ 5% du commerce mondial. Le niveau faible des précipitations dans le bassin du canal a déjà conduit à réduire le nombre de passages quotidiens en septembre 2026 (comme en 2023-2024) ; de nouvelles restrictions sont attendues en octobre (29 passages par jour, contre 36 en août) qui augmenteront les délais et les coûts de transport. L’Europe n’est pas épargnée : les niveaux faibles du Rhin et du Danube perturbent déjà le transport fluvial et la production d’électricité.

L’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est sont les plus exposées

Les économies les plus exposées ne sont donc pas nécessairement celles qui subiront le choc climatique le plus fort mais celles qui cumulent les canaux de transmission : une forte pondération de l’alimentation dans l’inflation, une dépendance à l’hydroélectricité, des infrastructures de transport fragiles et des marges de manœuvre budgétaire limitées. L’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est concentrent des pays parmi les plus exposés, notamment en raison de leur dépendance aux prix alimentaires et à l’électricité hydraulique. La Colombie et l’Équateur se distinguent par leur forte exposition au risque énergétique, tandis que le Ghana, l’Inde et les Philippines figurent parmi les économies les plus exposées au choc alimentaire. L’Amérique latine combine, quant à elle, plusieurs sources de vulnérabilité : une forte exposition alimentaire et énergétique dans certains pays, à laquelle s’ajoute un risque logistique qu’illustrent actuellement les restrictions au trafic du canal de Panama.

Sources :

- 2015 IMF Working Paper 15/89, Fair Weather or Foul? The Macroeconomic Effects of El Niño, by Paul Cashin, Kamiar Mohaddes, and Mehdi Raissi

- Callahan, C. W., & Mankin, J. S. (2023), Persistent economic impacts of El Niño events. Science Advances, 9(20)

- Organisation météorologique mondiale. (2026). El Niño devrait atteindre une intensité très forte, augmentant les risques de phénomènes météorologiques extrêmes jusqu’en 2027

LES ÉCONOMISTES AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE