Eco Conjoncture

Algérie : une fenêtre de tir à ne pas manquer

18/07/2022

L’économie algérienne était dans une position délicate au moment du double choc - pandémie et retournement du marché pétrolier - au printemps 2020. La conjoncture s’est améliorée, portée par la hausse des cours du pétrole et celle de la demande européenne en gaz. Pour la première fois depuis 2014, le pays devrait être en mesure de dégager des excédents courants en 2022 et 2023, et donc d’accumuler des réserves de change. Le risque d’une crise de balance de paiements s’éloigne à court terme. Mais la stabilité macroéconomique reste fragile. Les perspectives de reprise sont modestes et les finances publiques sont structurellement déséquilibrées. La mise en place de réformes demeure une priorité pour éviter que l’économie se retrouve en difficulté en cas de nouveau choc pétrolier.

Après plusieurs années de croissance faible et de déséquilibres macroéconomiques (déficits budgétaires et courants, inflation en partie d’origine monétaire), l’horizon s’éclaircit un peu pour l’économie algérienne. Le pays bénéficie de la hausse des cours mondiaux du pétrole et d’une forte demande européenne pour son gaz. L’Algérie est en effet perçue par l’Europe comme une alternative sérieuse à la Russie en raison de sa proximité géographique et ses vastes réserves encore inexploitées.

Une économie convalescente

L’économie algérienne était déjà fragilisée lorsque le double choc de la pandémie et du retournement brutal des cours du pétrole a éclaté. En raison de l’atonie de l’activité entre 2017 et 2019, le PIB réel par habitant, exprimé en parité de pouvoir d’achat, était revenu à son niveau de 2014. Depuis 2021, la reprise a été partielle car essentiellement tirée par le secteur des hydrocarbures (+10,3%). Hors hydrocarbures, la croissance n’a atteint que 2,4% après avoir chuté de 3,9% en 2020. Selon le FMI, le taux de chômage était de 13,4% en 2021, en baisse par rapport au pic de 14,7% atteint en 2020 mais il reste supérieur de deux points à son niveau de 2019.

Dans un contexte de fortes tensions sur les prix (voir ci-dessous), la situation dégradée sur le marché du travail va nécessairement peser sur la consommation des ménages (45% du PIB en 2021). La croissance du crédit bancaire au secteur privé est toujours atone. À 3% en moyenne depuis le début de l’année, elle est nettement inférieure à l’augmentation des prix hors alimentation (graphique 3), malgré les mesures d’assouplissement mises en place par les autorités monétaires. Contrairement à de nombreux pays dans le monde, la Banque centrale algérienne a décidé de maintenir son taux directeur inchangé à 3% après l’avoir abaissé à trois reprises durant la pandémie (3,75% au démarrage du choc).

Néanmoins, dans un contexte de demande de crédits faible, les banques semblent réticentes à octroyer des crédits en raison de la dégradation prononcée de leur bilan et d’un effet d’éviction dû aux besoins massifs de financement du gouvernement. En outre, le taux d’investissement (variation de stocks inclus) a chuté de plus de 10 points au cours des cinq dernières années (graphique 4). Tombé à 37,3% en 2021, il est désormais revenu à son niveau de 2008. La baisse concerne aussi bien les investissements publics que les investissements du secteur privé. Or, en l’absence d’investissements, les effets d’entraînement de la politique budgétaire expansionniste sont très faibles.

CROISSANCE DU CRÉDIT BANCAIRE AU SECTEUR PRIVÉ

TAUX D’INVESTISSEMENT

Dynamique défavorable des prix

L’inflation a accéléré significativement en 2021 sous l’effet de plusieurs facteurs dont un épisode de sécheresse, la dépréciation du dinar et la rationalisation des importations. En glissement sur un an, la hausse des prix à la consommation (IPC) a atteint 10% en avril 2022, les produits alimentaires augmentant de 15,3% (graphique 5). La pression restera forte dans les mois à venir compte tenu de la dépendance structurelle de l’économie aux importations, du poids élevé de l’alimentation dans le panier de consommation (graphique 6) et du faible niveau de la monnaie nationale (voir comptes extérieurs).

INFLATION
POIDS DE L’ALIMENTATION DANS L’IPC

Point positif, le poids de la Russie et de l’Ukraine dans les importations est réduit. Ces deux pays comptaient pour 7% des achats de céréales à l’étranger de l’Algérie en 2021 contre plus de 40% pour l’Égypte et la Tunisie. De plus, les prix domestiques de l’essence sont parmi les plus bas au monde, et la hausse des recettes budgétaires liées aux hydrocarbures va permettre d’absorber sans trop de difficultés l’augmentation des subventions alimentaires.

Cependant, la perturbation des chaînes d’approvisionnement et la hausse des cours mondiaux des matières premières, en raison notamment du conflit en Ukraine, vont maintenir durablement les pressions inflationnistes. À titre d’exemple, seulement 30 à 35% des besoins en blés sont couverts par la production nationale. L’accélération continue de l’IPC hors alimentation, passé de 4,4% au début 2021 à 5,5% actuellement, suggère aussi une diffusion à l’ensemble des secteurs. Ainsi, la progression de l’IPC atteindrait 8,6% en moyenne cette année et 8% en 2023 contre 7,2% en 2021 et seulement 2,4% en 2020. Une hausse plus prononcée n’est pas à exclure. Hormis la mise en la place de mesures budgétaires, les moyens pour lutter contre l’inflation sont limités en raison notamment du niveau bas d’intermédiation financière.

Stabilité macroéconomique toujours fragile

Position extérieure : allègement de la pression

Après presque une décennie de déficits, le compte courant est en train de se rééquilibrer considérablement grâce à l’envolée des exportations d’hydrocarbures. De fait, la balance commerciale est redevenue excédentaire depuis le 2e trimestre 2021 et celle des comptes courants depuis le 3e trimestre, ce qui a permis d’enrayer l’érosion de la liquidité extérieure. Sauf à imaginer un retournement brutal des cours du pétrole, cette amélioration devrait se poursuivre au moins au cours des deux prochaines années.

Les réserves de change pourraient ainsi s’étoffer d’une quinzaine de milliards de dollars US d’ici à fin 2023 pour atteindre USD 60 mds (graphique 7), soit un niveau confortable de plus d’une année d’importations de biens et services. Cependant, elles se situeraient encore très en deçà du pic de USD 200 mds (35 mois d’importations de biens et services) atteint fin 2013. En outre, les excédents courants resteront contenus entre 2 et 3% du PIB en 2022-2023 alors que sept des neuf aux autres pays producteurs de gaz et de pétrole de la région enregistreront des surplus à deux chiffres, souvent proches de 20% du PIB (graphique 8).

RÉSERVES DE CHANGE
BALANCE DES TRANSACTIONS COURANTES

Cependant, les biens alimentaires comptent pour 18 à 20% du total des importations. L’envolée des cours des matières premières agricoles va donc renchérir la facture des achats de biens à l’étranger. Les projets de développement dans le secteur des hydrocarbures et l’orientation expansionniste de la politique budgétaire, dont le contenu en importations reste important (en particulier les investissements publics), vont aussi peser sur les comptes extérieurs. Malgré une chute significative depuis 2015, les biens d’équipements industriels représentent encore un quart du total des importations.

Ainsi, le risque d’une crise de balance des paiements s’éloigne à court terme. L’Algérie n’est pas exposée aux chocs financiers externes (la dette extérieure et les flux d’investissements de portefeuille sont quasi-inexistants). Néanmoins, les comptes extérieurs restent structurellement fragiles, en raison de la très forte dépendance du pays aux exportations d’hydrocarbures, mais aussi de son manque d’attractivité (les investissements directs étrangers n’excèdent que très rarement 1% du PIB). De plus, l’étroitesse du tissu industriel nécessite aussi un niveau d’importations difficilement compressible.

Les autorités ont introduit plusieurs mesures depuis 2015 pour réduire les importations, que ce soit au travers de quotas, de barrières non-tarifaires ou de la dépréciation de la monnaie. À première vue, ces mesures ont été efficaces. Les importations sont passées de USD 60 mds en 2014 à seulement USD 35 mds en 2020, avant de légèrement remonter à USD 38 mds en 2021 (estimations). Mais cette contraction des importations est à double tranchant. En effet, deux tiers de cette chute entre 2014 et 2020 résulte de celle des achats de biens d’équipements ou de produits de consommation non alimentaires, avec des effets négatifs sur l’investissement et l’inflation.

Les autorités monétaires semblent favoriser une dépréciation contrôlée du taux de change. Malgré le retour à un excédent courant, le dinar (DZD) a continué de se déprécier contre le dollar US, bien qu’à un rythme moins rapide ces derniers mois, et il demeure à un niveau historiquement bas contre l’euro (graphique 9). En outre, la prime sur le marché parallèle demeure substantielle (35-40%) en dépit de la dépréciation de presque 40% du taux de change effectif nominal depuis début 2014. Comme la substitution des biens étrangers par la production nationale apparaît difficilement réalisable à court terme, le regain d’activité économique, même modéré, devrait se traduire par un gonflement des importations, ce qui va continuer d’alimenter les pressions baissières sur le DZD.

Finances publiques : encore dans le rouge

La situation des finances publiques est encore plus fragile. Malgré la hausse des recettes d’hydrocarbures, l’Algérie devrait continuer d’accumuler des déficits budgétaires qui atteindraient autour de 3 à 4% du PIB en 2022-2023 (graphique 10). L’amélioration est notable néanmoins par rapport à la période 2014-2021 (10% de PIB de déficit par an en moyenne).

TAUX DE CHANGE

BALANCE BUDGÉTAIRE

La contrainte de financement va aussi s’alléger. Depuis l’assèchement du fonds de stabilisation en 2017, le Trésor a eu du mal à couvrir ses besoins de financement faute d’un marché obligataire local suffisamment développé. De 2017 à 2019, les besoins de financement ont été couverts grâce à un programme massif d’achats de dette à l’émission par la banque centrale (32% du PIB). En 2020, le déficit budgétaire a été essentiellement financé en puisant dans les dépôts du gouvernement et des entreprises publiques. Puis à la mi-2021, la banque centrale a mis en place un programme spécial de refinancement, d’un montant de 9,5% du PIB, impliquant les banques publiques et le Trésor pour une durée de 12 mois. L’objectif était de couvrir les besoins de financement budgétaire tout en restaurant la capacité à prêter des banques publiques.

En contrepartie d’une reprise par le Trésor d’une partie des dettes d’entreprises publiques en difficulté, les banques publiques concernées ont réinvesti la majeure partie des fonds obtenus auprès de la banque centrale en obligations d’État de long terme à des taux inférieurs à ceux du marché. A priori, ce programme de monétisation de fait de la dette ne devrait pas être poursuivi à court terme. Mais, ces opérations ont abouti in fine à transférer le risque de crédit que portait les banques publiques au Trésor, même si ce dernier a obtenu un coût de financement global inférieur aux taux du marché.

L’Algérie sera un des trois seuls producteurs d’hydrocarbures avec Bahreïn et l’Iran de la région à ne pas rééquilibrer ses comptes publics en 2022-2023, ce qui souligne les fragilités structurelles de ses finances publiques.

Contrairement à ses pairs, les dépenses devraient croître fortement en 2022, tirées par la relancedu programme d’investissement public (+27% dans la loi de finances 2022) et le poids très élevé des transferts sociaux (estimés à 12-15% de PIB en incluant les subventions implicites sur l’énergie). De plus, la plupart des mesures de consolidation introduites dans la loi de finances ont été abrogées moins de deux mois après sa promulgation. Les hausses de taxe sur plusieurs biens de consommations et l’instauration de nouveaux prélèvements ont été gelées. Surtout, la réforme en profondeur du système de subvention ne semble plus d’actualité pour le moment.

La consolidation des finances publiques est un chantier au long cours qui nécessite des efforts mesurés mais constants. L’orientation de nouveau fortement pro-cyclique de la politique budgétaire ne permet pas de préparer au mieux l’économie à de futurs chocs pétroliers. Le déficit budgétaire hors pétrole en 2022 devrait se dégrader non seulement par rapport à 2021 mais aussi par rapport à 2019, ce qui placera encore une fois l’Algérie dans une position défavorable vis-à-vis de ses pairs régionaux (graphique 11).

La dette du gouvernement exprimée en pourcentage du PIB pourrait légèrement refluer mais elle restera élevée, autour de 60% contre seulement 9% en 2014. La situation est gérable à court terme. La dette du gouvernement est captive. Elle est détenue quasi-exclusivement par la banque centrale et le système bancaire (graphique 12), en monnaie locale sur des maturités longues et à un coût très bas (les charges d’intérêt sont inférieures à 1% du PIB), grâce aux programmes successifs de monétisation directe et indirecte de la dette. Cependant, cette stratégie de financement est difficilement tenable si les déficits budgétaires devaient à nouveau se creuser significativement. Fort heureusement, le recours à des financements externes n’est pas une option envisagée malgré quelques signes d’ouverture, de sorte que la dette extérieure devrait rester négligeable.

Secteur bancaire : sous surveillance

Au regard de l’importance du secteur des hydrocarbures dans l’économie, la remontée des cours du pétrole va aussi permettre de soulager le secteur bancaire. De fait, la pression sur la liquidité s’est déjà allégée. Après deux années difficiles, les dépôts bancaires ont rebondi assez fortement depuis la mi-2021. En hausse de 15% en glissement annuel en avril 2022 (graphique 13), ils couvrent désormais 127% des crédits à l’économie contre moins de 100% en 2019 et 2020.