Emerging

Une nouvelle année à haut risque

er  
Eco Emerging // 1 trimestre 2021  
economic-research.bnpparibas.com  
2
5
TUNISIE  
UNE NOUVELLE ANNÉE À HAUT RISQUE  
Avec une contraction de 8,5% du PIB en 2020, l’économie tunisienne a été l’une des plus sévèrement touchées de la  
région. Les perspectives de reprise sont très incertaines. L’économie est de nouveau menacée par la recrudescence  
de l’épidémie de Covid-19 et le gouvernement ne dispose pas des mêmes marges de manœuvre qu’en 2020. L’envolée  
du déficit budgétaire et de la dette publique à des niveaux inquiétants appelle une difficile consolidation des finances  
publiques. Les réserves de change sont restées stables mais la vulnérabilité extérieure s’accroît. Le choc de la  
pandémie a aggravé une détérioration tendancielle des fondamentaux. Ses conséquences pourraient être durables.  
Depuis un peu plus d’un an, la Tunisie fait face à une triple crise :  
politique, sanitaire et économique. Depuis les élections législatives  
d’octobre 2019, le pays a déjà connu trois Premiers ministres. Le cabinet  
en place depuis le 2 septembre 2020 seulement vient d’être largement  
remanié et doit désormais recevoir l’aval du Parlement. Sa capacité à  
gouverner face à une classe politique morcelée reste à démontrer. Il y  
a pourtant urgence à agir. La pandémie a aggravé dangereusement les  
grands équilibres macroéconomiques déjà très fragiles. Un accord de  
financement triennal avec le Fonds monétaire international apparaît  
désormais indispensable mais la paralysie politique a retardé sa  
signature qui pourrait intervenir au T1. Les incertitudes demeurent  
néanmoins fortes alors que le précédent plan signé en 2017 n’était  
pas arrivé à son terme et avait dû être remplacé par une assistance  
financière d’urgence lorsque la crise de la Covid a éclaté.  
PRÉVISIONS  
2019  
2020e  
2021e  
2022e  
PIB réel, variation annuelle, %  
Inflation, IPC, var. annuelle, %  
Solde budgétaire, % du PIB  
Dette du gouv. central, % du PIB  
Balance courante, % du PIB  
Dette externe, % du PIB  
1.0  
6.7  
-8.5  
5.7  
4.0  
5.4  
2.6  
5.0  
-3.3  
72.5  
-8.8  
97.1  
7.4  
-12.3  
88.6  
-7.2  
106.8  
8.0  
-7.5  
93.0  
-8.1  
109.6  
8.2  
-5.6  
95.0  
-7.4  
113.6  
8.0  
Réserves de change, mds USD  
Réserves de change, en mois d'imports  
Taux de change USDTND (fin d'année)  
3.8  
4.8  
4.4  
3.9  
2.80  
2.71  
2.90  
3.05  
TABLEAU 1  
e: ESTIMATIONS ET PRÉVISIONS  
FINANCES PUBLIQUES : PRESSION ACCRUE  
SOURCE : BNP PARIBAS RECHERCHE ECONOMIQUE GROUPE  
BESOIN DE FINANCEMENT DU GOUVERNEMENT  
La dérive des finances publiques est inquiétante. Initialement attendu  
à 3% du PIB, le déficit budgétaire hors dons devrait au final atteindre  
plus de 12% du PIB en 2020. Environ deux tiers du choc a résulté de la  
contraction des ressources budgétaires (5,5% du PIB), tandis que les  
dépenses ont augmenté en grande partie du fait du remboursement  
d’arriérés de l’État à des entreprises publiques et d’un nouveau  
gonflement de la masse salariale des employés de la fonction publique  
% du PIB  
1
1
1
4
2
0
8
6
4
2
0
25  
Déficit budgétaire (hors dons)  
Amortissement  
20  
(
+15% par rapport à 2019), déjà en hausse structurelle depuis plusieurs  
Besoins de financement (ech. droite)  
années. Elle a absorbé 67% des ressources budgétaires en 2020 et  
l’objectif de maintenir sa croissance en deçà de 5% pour 2021 risque  
d’être difficile à tenir au regard de la forte pression sociale. D’autres  
facteurs vont continuer de peser sur l’exécution budgétaire en 2021, à  
commencer par les effets persistants de la récession de 2020 sur les  
ressources fiscales. En outre, le gouvernement compte sur le retrait de  
plusieurs mesures de soutien, mises en place lors de la pandémie, pour  
ramener le déficit budgétaire à hauteur de 6-7% du PIB. Or, la situation  
est encore loin d’être stabilisée. Même sans dérapage, la couverture  
des besoins de financements sera compliquée.  
15  
1
5
0
0
2
010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020p 2021p  
GRAPHIQUE 1  
SOURCES : MINISTÈRE DES FINANCES, BNP PARIBAS  
En plus d’un déficit budgétaire élevé, l’État devra faire face à  
d’importantes tombées de dette (voir graphique 1). Le plan de  
financement table sur un montant total d’emprunts de plus de 16%  
du PIB, dont 70% d’origine externe, soit l’équivalent de 11,5% de PIB.  
C’est 4 points supérieur à la moyenne des 5 dernières années alors  
que la Tunisie ne bénéficie pas pour le moment de l’assistance du FMI  
sans laquelle il sera difficile de mobiliser l’appui des bailleurs de fonds  
du PIB), cette stratégie est difficilement reconductible sous peine  
de fragiliser les gains récents en matière de stabilisation monétaire  
obtenus ces deux dernières années. Cela pourrait aussi constituer un  
point d’achoppement dans les négociations avec le FMI.  
(
plus de la moitié des financements extérieurs depuis 2015), voire de En outre, un recours accru au financement de marché aggraverait une  
retourner sur les marchés financiers internationaux. La contrainte de dynamique d’endettement de plus en plus préoccupante. La dette du  
financement est également domestique. Pour la première fois, l’État gouvernement est attendue à 93% du PIB cette année, soit 20 points  
a dû solliciter en 2020 la banque centrale pour financer directement de plus qu’en 2019. Malgré un stock de dette encore détenu à 45%  
une partie du déficit budgétaire. Si le montant est resté modeste (2,5% par des créanciers officiels, le poids de la charge d’intérêts dans le  
La banque  
d’un monde  
qui change  
er  
Eco Emerging // 1 trimestre 2021  
economic-research.bnpparibas.com  
2
6
budget augmente rapidement. Elle a absorbé 15% des recettes du  
gouvernement en 2020, contre 10% en 2019, et elle ne peut que  
s’alourdir dans les années à venir. De plus, avec les deux tiers du stock  
de la dette libellés en devise étrangère, la trajectoire de la dette est  
également vulnérable au risque de change.  
ENVIRONNEMENT MONÉTAIRE  
%
TND/Eur  
Taux directeur (é.d.)  
Inflation (é.d.)  
4
.0  
.5  
8
7
6
5
4
3
2
1
COMPTES EXTÉRIEURS : UNE STABILITÉ PRÉCAIRE  
3
Pour l’instant, la chute significative des importations, induite par la  
contraction de l’activité économique et la baisse des cours du pétrole,  
a permis d’absorber le choc externe. Malgré l’effondrement des  
recettes touristiques et, dans une moindre mesure, des exportations  
manufacturières, le déficit des comptes courants s’est résorbé, les  
réserves de changes se sont reconstituées et le dinar est resté stable  
face à l’euro, s’appréciant donc légèrement contre le dollar US. Avec  
des réserves de change de USD 8,2 mds pour un besoin de financement  
extérieur estimé à un peu plus de 6 mds en 2021 (dont 1 milliard  
d’Eurobond sur 2 tranches avec une garantie américaine), le risque  
d’un défaut imminent de l’État sur sa dette obligataire internationale  
est faible.  
3.0  
2
.5  
.0  
2
1.5  
2
010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020  
GRAPHIQUE 2  
SOURCES : INS, BANQUE CENTRALE  
Néanmoins, l’équilibre reste fragile. Même en diminution par rapport  
à son niveau de pré-crise, le déficit des comptes courants demeure  
élevé (autour de 7-8% du PIB) alors que l’évolution de la pandémie  
la masse salariale des employés de la fonction publique est attendue à  
6,6% du PIB cette année.  
1
continue de peser, directement ou indirectement, sur les principaux La politique monétaire est également contrainte. La baisse continue  
secteurs pourvoyeurs de devises. En outre, le rebond attendu de du taux d’inflation grâce à la bonne tenue du dinar a certes permis  
l’économie tunisienne, bien que timide, va générer une demande à la banque centrale de baisser son taux directeur de 150 points de  
accrue d’importations. À cela s’ajoutent des pressions baissières sur base à 6,25% (voir graphique 2), mais l’approche reste prudente car les  
les investissements directs étrangers qui ne devraient pas excéder taux réels sont encore positifs. En outre, l’assouplissement monétaire  
2
% de PIB cette année, soit moins de 25% du déficit courant attendu. n’améliore qu’à la marge la mauvaise santé du secteur bancaire. Avec  
L’écart à combler reste donc significatif, ce qui pourrait se traduire un taux de créances non-performantes de 14% fin 2019 provisionnées  
par de nouvelles tensions sur les réserves de change et sur le dinar à 55%, la qualité du portefeuille des banques était déjà dégradée  
si l’assistance financière des bailleurs étaient insuffisantes. La avant la crise, en particulier au sein des banques publiques (un tiers  
persistance des déséquilibres extérieurs va aussi continuer d’alimenter du système). Le moratoire sur le remboursement des prêts a permis  
l’endettement extérieur qui devrait s’approcher de 110% du PIB fin de contenir l’impact jusqu’à présent. Néanmoins, la pression sur le  
2
021, soit un niveau de moins en moins soutenable.  
système bancaire va s’intensifier en raison de sa forte exposition aux  
secteurs les plus vulnérables (industries manufacturières : 23% des  
encours fin 2019 ; commerce : 16,7% ; tourisme : 4,8%).  
CROISSANCE : DES EFFETS PROBABLEMENT DURABLES  
Le rebond attendu de la croissance en 2021 (4% après une récession  
estimée à 8,5% en 2020) reste très hypothétique. Même s’il se confirme,  
le PIB réel resterait inférieur de 4,8% à son niveau de 2019. Le choc de  
l’épidémie risque d’être durable car il frappe une économie fragilisée  
par une décennie de croissance molle (1,6% en moyenne entre 2011 et  
La capacité de l’économie à se redresser est très incertaine. L’année  
2
020 avait déjà mal commencé avec une baisse du PIB de 2% en  
glissement annuel au T1. L’activité s’est violemment contractée de 21%  
au T2 sous l’effet combiné d’un confinement strict, de l’effondrement  
du secteur touristique et de la chute de la demande européenne (75%  
des exportations tunisiennes). Malgré une reprise au T3, en particulier  
du secteur manufacturier, la Tunisie a affiché une des plus sévères  
récessions de la région (-9,6% en moyenne sur les 9 premiers mois  
de l’année). De plus, l’économie est de nouveau menacée par la  
recrudescence de l’épidémie aussi bien localement (entre 1000 et 1500  
cas quotidiens depuis la mi-octobre contre moins de 50 cas lors de  
la première vague) que chez les principaux partenaires commerciaux  
du pays. Des efforts importants ont été déployés pour sécuriser  
2
019), conséquenced’uneffortd’investissementprivétendanciellement  
en baisse (de 17,5% en moyenne sur la période 2000-2010 à 15,2% de  
011 à 2019) et de la dégradation de ses fondamentaux. En particulier,  
2
la nécessité de consolider les finances publiques va imposer de trouver  
de nouveaux relais de croissance pour résorber un chômage qui atteint  
désormais à 16,2%.  
Achevé de rédiger le 18 janvier 2021  
l’approvisionnement en vaccins, notamment grâce  
à
l’initiative  
Stéphane ALBY  
stephane.albyc@bnpparibas.com  
«
Covax » de l’Organisation mondiale de la santé. Néanmoins, la  
campagne de vaccination ne devrait démarrer qu’au début du T2.  
Face à cela, les marges de manœuvre sur le plan budgétaire sont  
inexistantes. Les dépenses en investissement programmées dans la loi  
de finances 2021 dépassent à peine 3% du PIB, soit plus de deux points  
de moins qu’en 2019, et il est à craindre qu’elles ne servent de variable  
d’ajustement en cas de tensions de trésorerie. À titre de comparaison,  
La banque  
d’un monde  
qui change  
QUI SOMMES-NOUS ? Trois équipes d'économistes (économies OCDE, économies émergentes et risque pays, économie bancaire) forment la Direction des Etudes Economiques de BNP Paribas.
Ce site présente leurs analyses.
Le site contient 2730 articles et 721 vidéos