Eco Perspectives

France : une croissance faible plutôt qu’une récession

14/04/2022

L’inflation a continué de croître début 2022 jusqu’à peser très fortement sur la confiance des ménages français à partir de mars. Cette problématique de pouvoir d’achat augure d’un repli de la consommation. Le soutien budgétaire a permis de limiter la hausse de l’inflation (de près de 2 points de pourcentage en avril), autorisant le maintien d’une croissance légèrement positive (0,3% pour le T1 et 0,1% pour le T2 selon nos prévisions).

CROISSANCE ET INFLATION

La conjoncture française est marquée, depuis début 2021, par une succession de vents porteurs et de vents contraires, qui lui confèrent un caractère plus incertain. La recrudescence de l’épidémie de Covid-19 a d’abord pesé sur les services, de décembre à janvier, avec le renforcement des restrictions sanitaires. Leur levée, à partir de février, a entraîné un rebond de l’indice de confiance dans les services, laissant présager d’un retour au rythme d’activité soutenu de l’automne 2021.

Toutefois, le choc lié au conflit russo-ukrainien est venu fragiliser cette dynamique, renforçant la tendance à l’accélération de l’inflation avec la hausse du coût du carburant dès mars. Un phénomène qui continuera à se matérialiser au 2e trimestre, et qui tient à des effets de second tour sur les biens manufacturés, les services et l’essentiel de l’alimentation.

Les ménages anticipent la poursuite de l'inflation

La confiance des ménages s’est repliée de 6 points au mois de mars 2022 par rapport à février selon l’Insee, une baisse d’une ampleur qui n’a été atteinte ou dépassée que lors de la récession de 1993 ou du confinement d’avril 2020. Le jugement des ménages sur l’inflation passée est dégradé en mars, mais évolue peu par rapport à février. A contrario, ils sont désormais nettement plus nombreux à anticiper une poursuite de la hausse des prix dans les 12 prochains mois, avec une balance de réponses qui se détériore de 50 points en mars pour atteindre son record historique. Un choc que les ménages espéraient ponctuel est remplacé dans leur esprit par un phénomène plus durable, avec un impact probable sur leurs dépenses. Selon nos estimations, le poids des dépenses en énergie (logement et transports) devrait ainsi atteindre en 2022 10,3% de la consommation des ménages (selon un scénario de maintien du prix du baril de pétrole au dessus de 100 USD/baril tout au long de 2022), une proportion plus atteinte depuis 1986.

Le soutien budgétaire est important pour atténuer le choc. Sans ce soutien, la part des dépenses en énergie s’approcherait ponctuellement du record absolu de 11,6% enregistré lors de la vague de froid du début 1985. Le gain de pouvoir d’achat de 0,8% t/t observé au 4e trimestre 2021 correspond aux trois-quart à l’indemnité inflation de 100 euros versée à près de 23 millions de Français fin 2021 (elle devait intervenir début 2022 pour les 15 autres millions d’entre eux concernés par la mesure).

Ce soutien aux ménages passe également par le gel des tarifs réglementés du gaz (depuis octobre 2021, récemment prolongé jusqu’à fin 2022) et de l’électricité (jusqu’à fin 2022, après une hausse limitée à 4% en février), ainsi que la réduction de 18 centimes par litre de carburant applicable du 1er avril au 31 juillet (avec un effort additionnel à la discrétion des détaillants). Sans ces mesures, l’inflation serait supérieure de près de 2 points de pourcentage (1,5 point selon un calcul au mois de février de l’Insee concernait le gaz et l’électricité, 0,5 point concerne selon nos estimations le carburant à partir d’avril) à ce qu’elle devrait être au mois d’avril (4,7% selon nos prévisions).

Cela réduit d’autant la ponction sur le pouvoir d’achat des ménages au prix d’un coût global net pour les finances publiques que nous estimons à EUR 21,5 mds (soit 26 mds de mesures supplémentaires compensées par des recettes additionnelles de 4,5 mds). Sont inclues les mesures destinées aux entreprises (prise en charge de la moitié du surcoût en énergie pour les entreprises dont les dépenses en énergie dépassent 3% du chiffre d’affaires (CA), plafond des prêts garantis par l’État relevé de 25% à 35% du CA, mesures sectorielles ciblées).

Les entreprises optent pour la prudence

L’enquête réalisée par l’AFTE et le Rexecode sur la trésorerie des entreprises montre que les tensions inflationnistes pèsent aussi sur ces dernières, avec une détérioration du solde d’opinion sur leur trésorerie d’exploitation de 12 points en mars. Les enquêtes de l’Insee sur le climat des affaires soulignent également que les entreprises sont de façon croissante contraintes de transmettre leurs hausses de coûts à leurs prix de vente, singulièrement dans les biens à destination des ménages (dont l’alimentation).

L’impact anticipé du choc d’inflation sur la consommation des ménages ajoute aux difficultés que les entreprises rencontrent, les conduisant à prévoir de revoir leur production à la baisse, singulièrement dans l’automobile, la chimie et l’informatique/électronique. L’incertitude sur la demande étrangère et sur la sécurité des approvisionnements industriels en énergie et en métaux ajoute à ces motifs de prudence.

La croissance devrait donc marquer le pas, à 0,3% t/t au T1 (après 0,7% t/t au T4 2021) et 0,1% t/t au T2 selon nos estimations, le soutien de la politique économique atténuant le choc de prix, ce qui permet d’éviter la récession à court terme. Notre prévision de croissance pour 2022 est revue à la baisse de 1 point de pourcentage, à 3,2% en moyenne annuelle.

Découvrir les autres articles de la publication

Global
La résilience économique à l’épreuve de chocs multiples

La résilience économique à l’épreuve de chocs multiples

De multiples chocs mettent à l’épreuve la résilience de l’économie mondiale : la recrudescence de l’épidémie de Covid-19 en Chine, la guerre en Ukraine, l’envolée des prix de plusieurs matières premières, la perspective d’un resserrement monétaire agressif aux États-Unis. Côté positif, l’acquis de croissance important hérité de l’année dernière est un élément de soutien de la croissance en 2022. En outre, les moteurs de la demande finale étaient bien orientés en début d’année et le sont encore dans de nombreux cas. L’inflation élevée pèse sur la confiance des consommateurs américains et européens mais heureusement, pour l’heure, les intentions d’embauche des entreprises dans la zone euro restent à un niveau élevé et, aux États-Unis, le marché du travail reste très dynamique. La persistance ou non de cette bonne tenue du marché du travail jouera un rôle fondamental sur les perspectives de croissance cette année et donc sur l’évolution de la politique monétaire.

LIRE L'ARTICLE
États-Unis
États-Unis : tests de résistance

États-Unis : tests de résistance

Face à une inflation qui s’envole, la Réserve fédérale des États-Unis annonce une normalisation à vitesse accélérée de sa politique monétaire [...]

LIRE L'ARTICLE
Chine
Chine : nouvelles perturbations

Chine : nouvelles perturbations

Après un bon début d’année 2022, la croissance économique chinoise a ralenti en mars. Les vents contraires vont persister à très court terme [...]

LIRE L'ARTICLE
Japon
La Banque du Japon dans une position inconfortable

La Banque du Japon dans une position inconfortable

Tandis que la Réserve Fédérale américaine a entamé le relèvement de son taux directeur, la Banque du Japon poursuit sa politique très accommodante [...]

LIRE L'ARTICLE
Zone euro
Zone euro : à quel point faut-il s’inquiéter du risque de stagflation ?

Zone euro : à quel point faut-il s’inquiéter du risque de stagflation ?

La guerre en Ukraine complique la tâche de la Banque centrale européenne qui doit arbitrer entre lutter contre le risque inflationniste et soutenir la croissance [...]

LIRE L'ARTICLE
Allemagne
Allemagne : derrière la croissance, la récession ?

Allemagne : derrière la croissance, la récession ?

Parmi les quatre plus grandes économies de la zone euro, l’Allemagne affiche les perspectives de croissance à l’horizon 2022 les moins bonnes [...]

LIRE L'ARTICLE
Italie
Italie : ralentissement dans un scénario plus incertain

Italie : ralentissement dans un scénario plus incertain

Au T4 2022, le PIB réel a crû de 0,6%, après une hausse de +2,7% au T2 et +2,5% au T3. Le ralentissement a été général. L’activité dans l’industrie manufacturière a stagné et les services ont pâti de l’augmentation des cas de Covid [...]

LIRE L'ARTICLE
Espagne
Espagne : l’emploi résiste, mais le contexte social se durcit

Espagne : l’emploi résiste, mais le contexte social se durcit

Même si l’Espagne n’est pas l’économie européenne la plus exposée « structurellement » à la guerre en Ukraine, le choc sur les prix énergétiques s’avère très important. L’inflation dépassera certainement les 10% sur un an au cours du printemps [...]

LIRE L'ARTICLE
Belgique
Belgique : un impact inéluctable

Belgique : un impact inéluctable

Le PIB belge a progressé de 0,5 % au T4 2021, enregistrant une croissance annuelle de 6,1%. L’économie s’est redressée et a retrouvé ses niveaux pré-Covid plus rapidement qu’attendu [...]

LIRE L'ARTICLE
Portugal
Portugal : un choc inflationniste plus contenu

Portugal : un choc inflationniste plus contenu

La large victoire du parti socialiste d’Antonio Costa aux élections législatives de février permet une stabilité politique bienvenue dans le contexte économique actuel [...]

LIRE L'ARTICLE
Suède
Suède : vert protecteur

Suède : vert protecteur

La Suède a beaucoup misé sur les énergies renouvelables, une stratégie qui se révèle aujourd’hui payante face à la flambée des prix du pétrole et du gaz [...]

LIRE L'ARTICLE
Finlande
Finlande : en première ligne

Finlande : en première ligne

Contrariée depuis le début d’année par une forte recrudescence de l’épidémie de Covid-19, la reprise de l’économie est désormais menacée par les répercussions de l’offensive militaire russe en Ukraine [...]

LIRE L'ARTICLE
Royaume-Uni
Royaume-Uni : chocs en série

Royaume-Uni : chocs en série

Le temps du soutien budgétaire et monétaire sans limite est révolu au Royaume-Uni, où la priorité est de réduire les déficits et l’inflation [...]

LIRE L'ARTICLE
LES ÉCONOMISTES EXPERTS AYANT PARTICIPÉ À CET ARTICLE
William DE VIJLDER
Equipe : Etudes économiques
Jean-Luc PROUTAT
Equipe : Projections économiques
Christine PELTIER
Equipe : Risque pays
Guillaume DERRIEN
Equipe : Economies OCDE
Hélène BAUDCHON
Equipe : Economies OCDE
Stéphane Colliac
Equipe : Economies OCDE
Paolo CIOCCA
Equipe : Economies OCDE
Simona COSTAGLI
Equipe : Economies OCDE