Eco Conjoncture

Fragilisée par la pandémie mais suffisamment solide pour faire face aux nouveaux chocs

19/06/2022

Le pays sort fragilisé de l’épidémie de Covid-19. Deux ans après la crise, le PIB indonésien a retrouvé son niveau de 2019. Néanmoins, le marché du travail demeure fragile, les ménages se sont appauvris et les investissements restent modestes. Selon la Banque mondiale, l’épidémie va coûter 0,1 point de croissance potentielle au pays en raison de ses conséquences durables sur l’éducation et le marché de l’emploi. Aujourd’hui, le pays doit faire face à un nouvel environnement économique extérieur complexe avec la hausse des prix des matières premières induite par le conflit en Ukraine et les sanctions prises à l’encontre de la Russie. Même si le conflit en Ukraine ne sera pas sans conséquence sur la croissance, les comptes extérieurs devraient rester solides et la hausse des prix contenue. En effet, exportateur net de matières premières, le pays devrait bénéficier de la hausse des prix des produits exportés. Par ailleurs, pour limiter l’impact de la hausse des prix internationaux sur les prix domestiques, le gouvernement a d’ores et déjà augmenté les subventions sur les prix de l’énergie et maintient le contrôle sur les prix de l’essence.

L’économie indonésienne au sortir de la crise de la Covid-19

Perte durable de croissance induite par l’épidémie

PIB ET PIB PAR TÊTE

L’économie indonésienne n’a pas été épargnée par la crise de la Covid-19. Pour la première fois depuis 1998, elle a enregistré une récession en 2020 (-2,1%). L’ampleur du recul économique a toutefois été sans commune mesure avec celui enregistré au moment de la crise asiatique (-13,1%). Par ailleurs, la contraction économique a été moins forte que dans les autres pays d’Asie du Sud-Est comme les Philippines (-9,6%), la Thaïlande (-6,2%) et la Malaisie (-5,6%). En 2021, le rebond de l’économie, bien que modeste (+3,7%), a toutefois permis au PIB (à prix constants) de retrouver, et même de dépasser, son niveau d’avant la crise de la Covid-19 (+1,5%).

Néanmoins, fin 2021, le PIB par tête était encore inférieur de 0,4% au niveau de 2019. De plus, on estime que sans le choc induit par l’épidémie, le PIB aurait été supérieur de 11% à ce qu’il a été fin 2019. Par ailleurs, bien que le gouvernement ait adopté d’importantes mesures de soutien à la population, la crise de la Covid-19 a fait augmenter le taux de pauvreté[1] (de 9,2% en 2019 à 10,2% en septembre 2020, ramené à 9,7% en septembre 2021 selon l’institut national de la statistique). La Banque mondiale estime par ailleurs que la crise a généré une baisse de la croissance potentielle de 0,1 point de pourcentage. Les conséquences de l’épidémie en termes d’éducation, d’accès au marché de l’emploi et, dans une moindre mesure, d’accumulation du capital, ne sont pas négligeables et vont perdurer.

Le marché du travail, structurellement fragile, reste moins dynamique qu’avant la crise

MARCHÉ DU TRAVAIL ET PAUVRETÉ

Le marché du travail en Indonésie est structurellement fragile. Le faible taux de participation des femmes, le niveau d’éducation relativement bas et la part élevée du travail informel sont des contraintes importantes pour l’économie, et notamment pour le développement de secteurs à forte valeur ajoutée qui nécessitent une main d’œuvre qualifiée. En outre, ces fragilités se sont accentuées pendant l’épidémie de la Covid-19 et le marché du travail n’est pas encore revenu à son niveau d’avant-crise. Le taux de chômage a diminué de 7,1% mi-2020 à 5,8% en février 2022 mais il reste supérieur de 0,9 point au niveau d’avant-crise et atteint plus de 17% chez les jeunes (vs. 13,4% en 2019).

La part de l’emploi informel, en hausse pendant l’épidémie, reste supérieure à son niveau précédant la pandémie. Elle s’élevait à 59,5% en 2021, selon la dernière enquête sur le marché du travail publié par l’institut national de la statistique (BPS), soit +3,6 points par rapport à 2019). Par ailleurs, les disparités par sexe, niveau d’éducation et zone géographique restent extrêmement élevées. Près de 94% des actifs sans aucune formation scolaire travaillent dans le secteur informel.

L’emploi des femmes reste modeste (leur taux d’emploi[2] n’était que de 51,6% en 2021 alors que celui des hommes était de 77,8% selon l’Organisation internationale du Travail) et elles occupent à près de 64% un emploi dans le secteur informel selon le BPS.

La fermeture des écoles (estimée en moyenne à 18 mois, voire 2 ans, selon les provinces) aurait selon l’OIT entraîné une perte de 0,9 à 1,2 année d’éducation effective (« learning adjusted years of schools »). Structurellement, le niveau d’éducation des jeunes Indonésiens est faible, légèrement inférieur à celui de la fin du secondaire. La baisse du niveau d’éducation induite par l’épidémie va peser sur la productivité des nouveaux entrants sur le marché du travail mais aussi sur leurs revenus. Selon la Banque mondiale, la baisse du niveau réel de qualifications pourrait entraîner un manque à gagner compris entre 7 à 10% sur la durée de vie professionnelle des étudiants confrontés à la crise.

Par ailleurs, la part des jeunes (15-24 ans) qui ne sont ni en activité professionnelle, ni en formation, était encore structurellement élevée (22,4% selon le BPS) et supérieure de 0,7 point au niveau d’avant-crise en 2021. De plus, les jeunes qui trouvent aujourd’hui un travail gagnent en moyenne 19% de moins qu’auparavant.

Le taux d’investissement toujours en recul

INVESTISSEMENTS

L’épidémie de la Covid-19 a aussi pesé sur l’investissement déjà structurellement faible. En 2021, le taux d’investissement n’était que de 31,5% du PIB alors qu’il s’établissait à 33,8% du PIB avant la crise. Selon le FMI, ce taux ne devrait pas augmenter avant 2023 et ne retrouverait pas les niveaux enregistrés sur la période 2015-2019 (34% du PIB). Les taux d’utilisation des capacités de production restent bas (au T1-2022, il était de seulement 73,1% alors qu’il s’établissait en moyenne à 76% sur la période 2015-2019). De plus, les conditions monétaires et financières (hausse des coûts de production, des pressions inflationnistes et des taux d’intérêt) sont plutôt de nature à freiner les investissements des entreprises indonésiennes.

En outre, plus de 74,5% des investissements sont concentrés dans les logements et les infrastructures. Les investissements en machines et biens d’équipement restent modestes (10,7% du total).

Un secteur bancaire solide mais des entreprises domestiques fragilisées

Fin 2021, la situation économique et financière des entreprises était globalement satisfaisante et le secteur bancaire était suffisamment solide pour soutenir l’économie indonésienne.

Des entreprises globalement plus solides fin 2021 qu’à la veille de la pandémie

La situation financière des entreprises s’est globalement améliorée en 2021. À la fin de l’année, elle était même plus confortable qu’à la veille de la pandémie, hormis dans certains secteurs fortement fragilisés par les confinements successifs comme la construction ou les activités de services. Ces secteurs seront, en outre, les plus affectés par la hausse des prix des matières premières.

Les ratios de levier des entreprises (dette rapportée aux capitaux propres) restent dégradés par rapport à leurs niveaux de fin 2019 (ils étaient en moyenne de 69,9% fin 2021 contre 65% fin 2019). Toutefois, les entreprises sont aujourd’hui plus en capacité de faire face à leurs engagements à court terme qu’elles ne l’étaient fin 2019. Les ratios de liquidité (actifs liquides rapportés aux besoins de financement à court terme de l’entreprises) se sont consolidés (ils s’élevaient en moyenne à 1,4 fin 2021) et les bénéfices avant impôts couvraient en moyenne 2,3 fois les paiements des intérêts fin 2021 (contre 2,2 en 2019).

En revanche, il existe une grande disparité entre entreprises exportatrices et celles dont l’activité est essentiellement tournée vers le marché domestique. Selon le dernier rapport de la banque centrale, le ratio de dette rapportée aux capitaux propres et le ratio de liquidité s’élèvent respectivement à 84,3% et 1,3 pour les entreprises non exportatrices, contre 62,8% et 1,4 pour les entreprises exportatrices. Ainsi, dans le secteurs des services et le commerce, les bénéfices avant impôts suffisent à couvrir le paiement des intérêts (les ratios étaient fin 2021 de seulement 0,89 et 0,95 dans ces deux secteurs d’activité). En outre, les entreprises des services seront plus affectées par la hausse des prix des cours des matières premières que les entreprises exportatrices qui vont, à l’inverse, en bénéficier.

Rapportée au PIB, la dette extérieure des entreprises non bancaires est modérée même si elle a légèrement baissé depuis fin 2019. Elle s’élevait à seulement 14,2% du PIB au T1 2022 (soit 0,6 point de moins que fin 2019). Cependant, là encore, le risque est principalement concentré sur les entreprises domestiques endettées en devises dont l’activité ne leur assure aucune couverture « naturelle » contre le risque de change.

DETTE DES ENTREPRISES
COUVERTURE DES INTÉRÊTS PAR LES BÉNÉFICES AVANT IMPÔTS

Le secteur bancaire reste solide

Le secteur bancaire et financier indonésien a bien résisté à la crise induite par l’épidémie de Covid-19. Même si officiellement, une légère dégradation a été enregistrée par rapport à la situation qui prévalait fin 2019, la qualité des actifs est restée satisfaisante et les ratios de solvabilité se sont maintenus à des niveaux confortables.

Globalement, le ratio de créances douteuses s’est élevé à seulement 3,1% en février 2022, soit seulement 0,6 point de plus qu’avant la Covid-19. Néanmoins, les banques ne sont pas obligées de reporter les retards de paiement de leurs clients avant 2023. Par ailleurs, il existe une grande disparité selon les secteurs d’activité.

Les créances douteuses sont supérieures à la moyenne du secteur bancaire dans son ensemble dans quatre secteurs : l’industrie manufacturière (5,2%), le secteur minier (5,4% en février), le commerce de gros et de détail (4,1%) et l’hôtellerie-restauration (6,3%).

CRÉANCES DOUTEUSES PAR SECTEUR D’ACTIVITÉ (%)

Les ratios de solvabilité restent élevés et sont suffisamment confortables pour absorber les pertes potentielles. Le Capital Adequacy Ratio était de 26% en février 2022. La profitabilité des banques a globalement sensiblement diminué (ROA et ROE étaient de respectivement 1,8% et 9% fin 2021) mais elle reste supérieure à celle des banques thaïlandaises et malaises, comme c’était déjà le cas fin 2019. Le secteur bancaire indonésien est donc suffisamment solide pour financer les besoins de l’économie et faire face au choc induit par le conflit en Ukraine. En revanche, pour contrecarrer la faiblesse structurelle des investissements, le gouvernement doit poursuivre les réformes. C’est notamment ce qu’il a tenté de faire pendant la pandémie. Pour autant, leur application reste difficile.

INDICATEURS DU SECTEUR BANCAIRE

D’importantes réformes ont été adoptées pendant la pandémie mais leur application reste délicate

À l’automne 2020 le gouvernement a adopté d’importantes réformes structurelles Cet ensemble de lois, appelé « Omnibus Law », visait à lever les contraintes structurelles qui pèsent sur l’économie indonésienne, en particulier le marché du travail. L’objectif était d’assouplir les contraintes bureaucratiques, les rigidités sur le marché du travail et les réglementations multiples et contradictoires qui entravaient les créations d’emplois et les investissements, notamment dans le secteur formel et pesaient in fine sur la compétitivité.

Mais en novembre 2021, la Cour constitutionnelle indonésienne a déclaré que la loi Omnibus n'avait pas fait l'objet d'une délibération et n'avait pas été ratifiée conformément au processus législatif officiel. Toutefois, sur le fond la loi n'est pas entachée d'inconstitutionnalité. La Cour constitutionnelle a fixé un délai de deux ans aux législateurs pour la présenter de nouveau dans le cadre d’un processus législatif conforme à la Constitution en vigueur. Si les changements requis par la Cour ne sont pas adoptés avant fin novembre 2023, la loi sera alors jugée inconstitutionnelle.

La Cour constitutionnelle a ordonné au gouvernement de retarder la mise en œuvre de toute nouvelle politique relative à la loi sur la création d'emplois qui aurait un impact important. Par ailleurs, le gouvernement ne peut plus émettre de nouvelles réglementations pour faciliter la mise en place de zones économiques spéciales, la réouverture de nouveaux secteurs d'investissement et l'attractivité pour les investisseurs étrangers. Toutefois, les décisions de la Cour constitutionnelle n'ont pas d'effet rétroactif. Cela signifie que les décisions prises par le gouvernement ou, en l'occurrence, les entreprises, depuis l'adoption de la loi ou des règlements et avant novembre 2021, seront maintenues. La suspension de cette loi va peser sur les investissements, les créations d’emplois et la croissance à moyen terme.

Finances publiques mises à mal

Les marges de manœuvre du gouvernement indonésien pour soutenir la croissance et accroître ses dépenses de développement sont limitées. Même si la dette publique reste relativement modeste, la base fiscale est structurellement faible et le poids des dépenses « rigides » (paiement des intérêts, subventions, masse salariale des agents de l’Etat) a augmenté conjointement à la charge de la dette. Par ailleurs, le gouvernement reste structurellement dépendant des investisseurs étrangers pour financer son déficit, ce qui contraint sa stratégie, en particulier en période de forte volatilité sur les marchés financiers

Les finances publiques indonésiennes ont été fragilisées par la crise. En 2020, le déficit budgétaire du gouvernement central s’est élevé à 6,1% du PIB alors qu’il atteignait en moyenne seulement 2,3% du PIB sur la période 2015-2019. Dans le même temps, a dette a atteint 38,6% du PIB, soit près de 9 points de plus qu’en 2019.

En 2021, les finances publiques se sont consolidées. Elles sont toutefois plus fragiles qu’avant l’épidémie de la Covid-19. Par ailleurs, la politique de soutien à l’économie dans le contexte du conflit en Ukraine va ralentir la consolidation des finances.

Une faible base fiscale

Les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement sont contraintes par sa faible base fiscale. En 2021, les recettes, bien qu’en hausse par rapport à 2020, sont restées contenues à seulement 11,8% du PIB (vs. 12,7% du PIB sur la période 2015-2019). Pour accroître les recettes budgétaires, le gouvernement a adopté une nouvelle réforme fiscale en octobre 2021 (« Tax regulation Harmonization Law »). Dans ce cadre, le taux de TVA a été augmenté de 1 point le 1er avril 2022 (passant à 11%) et il sera porté à 12% en 2025.